Le Traversier, Revue Littéraire
Accueil > Concours à haute voix

Deuxiéme prix du Concours "à haute voix" 2017

texte de Marie-Claude Viano

La clé

Un trousseau de clés accroché à son index droit, il arpente sa rue.
Sa rue, parfaitement. Car si on lui posait la question, il répondrait : J’habite là. Avec un brin de fierté et en insistant sur là, parce qu’il est conscient que, pour le commun des mortels, le terrain vague envahi de végétation folle qui se devine derrière la clôture en béton ne saurait abriter âme humaine.
Et pourtant, son âme à lui, Vincent, a trouvé refuge, avec celles de quelques chats errants, dans cette jungle de buddleias et de touffes de valériane. Sans domicile fixe, qu’ils disent. Fixe, il l’est cependant, son domicile, vu qu’il y a deux ans qu’il l’a déniché.

Dans la deuxième courbe du S que dessine la rue, à l’endroit où la palissade se colle à la dernière maison, quelques aspérités facilitent l’escalade. Un jour qu’il traînait par là, il a tenté sa chance, s’est laissé retomber de l’autre côté et, du premier coup d’œil, a adopté l’endroit. Ou bien l’endroit l’a adopté, au choix. Un bout de terrain propre, tranquille et presque champêtre à un jet de pierre de l’avenue des Gobelins, en plein Paris, c’est une affaire. Quelques planches et une bâche prélevées sur un chantier, un matelas dégoté dans une décharge, deux couvertures octroyées par Emmaüs : voilà pour la chambre. Un camping gaz de récupération, un couteau, un bol et une casserole cabossée : voilà pour la cuisine. A l’automne Vincent déblaie les feuilles mortes, arrache quelques buissons et se prépare à hiverner. Au printemps, il attend avec impatience la floraison des arbres à papillons, même si, à Paris le papillon se fait rare. Sa vie a changé. Plus de bitures avec ses frères les paumés, plus de scandales publics, plus de fins de nuits au poste.
Une existence morne et précaire, certes, mais comme il n’en a aucune de rechange depuis la mort de Colette et la dégringolade qui a suivi, il s’en satisfait. Dans la journée, il descend en ville (c’est son expression) : une soupe à St Eustache, une toilette furtive dans une sanisette Decaux ou une douche complète à l’Armée du Salut. L’hiver, il passe des heures dans la bibliothèque municipale qui le tolère car il ne sent pas mauvais et ne ronfle pas. En furetant dans les rayonnages, il a découvert le passé de sa rue, cette rue qui serpente entre l’îlot de la Reine Blanche à droite, et la manufacture à gauche, par delà son terrain vague. Aux passants en arrêt devant le château de la Reine, Vincent a envie de raconter, et pour pas un rond, l’histoire du site depuis le 13ème siècle. Mais les passants passent sans le voir car il est transparent, Vincent, avec son visage gris, ses vêtements râpés et ses godasses trouées. Transparent, il ne l’était pas encore du temps de Colette. Mais Colette est morte.

Ce soir, pour une fois, il s’amuse. Il s’amuse à l’idée que quelqu’un, quelque part, cherche ses clés. Une femme, sans doute : la petite Citroën mal entretenue, aux sièges envahis d’objets divers et de miettes de pique-niques, ne peut qu’appartenir à une femme. Jeune, car en vieillissant on devient maniaque. Suffisamment étourdie, en plus, pour avoir oublié les clés sur la portière.
Comme chaque soir après la soupe, il traînait en attendant l’heure de faire retraite dans ses appartements lorsque son attention fut attirée par une clé qui dépassait d’une carrosserie. Réflexe normal : il a récupéré la clé après avoir verrouillé la portière. Les clés, pour être précis. La deuxième, liée à la première par un anneau torsadé, devant être celle du coffre. Avec un peu de chance la femme va, dans la soirée, s’apercevoir de son oubli. Elle va revenir, ne serait-ce que pour s’assurer qu’on ne lui a pas volé son véhicule. Alors, en attendant, il fait les cent pas, les clés accrochées bien en évidence à son index droit qui bat la mesure. Une femme… Il évite de fantasmer. Depuis qu’il a perdu Colette, il a rangé les femmes dans le rayon des accessoires.
Une femme qui n’habite pas dans cette rue dont il connaît tous les riverains, leurs voitures, leurs vélos et leurs scooters. A l’heure qu’il est, il a déjà vu arriver le type du 8 et sa Peugeot, les jumelles du 12 avec leur nounou, la vieille qui nourrit les chats du quartier et l’aveugle du 7, le seul à le saluer, sans doute parce que, par chance, il ne peut deviner les chaussures trouées et le pull mité. Les autres, eux, font semblant de contempler le ciel ou de fouiller dans une poche à la recherche d’un hypothétique mouchoir. Vincent a l’habitude.
Serait-ce cette femme à la démarche cadencée ? Non. Elle dépasse la Citroën sans la voir. Cette autre ? Pas plus.
Brune, rondouillette et déjà ridée comme une vieille pomme, en voici enfin une qui stoppe net à côté de la voiture.
- Vous cherchez quelque chose ?
Oui, elle cherche ses clés.
- Celles-ci ? Vincent agite son doigt.
Manifestement, elle n’ose y croire. Un peu comme lui, la fois où il a trouvé un billet de cinq cent francs coincé entre deux pavés du quai St Bernard.
- Elles étaient sur la portière. Je l’ai verrouillée et je vous attendais. Il lui tend le trousseau.
Une bouche s’arrondit en un Ô d’émerveillement et deux yeux se fendent d’un sourire radieux. Comment peut-elle remercier ? Elle hésite, ébauche un geste vers sa poche.
- Ah, non, madame ! Et il ajoute, pour adoucir son refus : je ne l’ai pas fait pour ça.
Au fait, il l’a fait pourquoi ? Pour rompre l’ennui, faire son important ? Pour rendre service ? Pour… pour… Franchement, il ne sait pas trop.
- Et prendre un verre quelque part, vous accepteriez ? Histoire de, je ne sais pas… marquer le coup, je suis tellement contente ! Vous ne pouvez pas savoir… C’est que je n’ai pas de double.
Tiens, se dit-il, en voici une que les trous dans mes pompes ne font pas reculer.
- Je ne bois pas… commence-t-il, sur la défensive, pour enchaîner par un hypocrite : Mais pas loin, alors, on m’attend.
- Vous avez de la chance, réplique-t-elle. Moi, on ne m’attend pas. Mon mari vient de me quitter. Remarquez… il m’encombrait plus qu’autre chose. L’essentiel, c’est que j’aie retrouvé mes clés.

Troisième prix 2017 Chacun voit midi à sa porte de Mich’Elle Grenier

Ma chère Adrienne
Il faut incessamment que je vous narre l’insolite événement dont j’ai été témoin dans notre bourgade d’Aubagne. Je savourais à petites gorgées ma tasse de thé au jasmin au salon Ophélie, humectant un Canistrelli dans mon breuvage tiédi d’une nuée de lait. Soit dit en passant je lisais Proust qui ce jour-là me faisait bâiller telle une coquille Saint Jacques. A-t-on idée d’user de l’encre en écrivant des phrases aussi longues ? Je priais pour qu’un souffle d’extravagance me divertisse et croyez-moi, ma chère Adrienne, je fus comblée : sous mes yeux éberlués, un homme aux cheveux noirs artistiquement tressés escalade une grue. Ce genre de grue qu’on utilise pour élaguer les platanes centenaires de la rue Pagnol.
L’ascensionniste agite un mouchoir blanc, barytonnant une ode à sa damoiselle. Chanter la sérénade, juché sur une grue ! Fallait-il que Cupidon eût percé de sa flèche cet amoureux transi ! Comme vous le subodorez, chère amie, l’ennui ne me gangrène guère, bien que votre éloignement me mélancolise. Je vous souhaite de vivre des moments aussi romanesques et rocambolesques que moi.
En espérant que la diligence franchira le Rhône et que vous recevrez prestement la présente. En attendant impatiemment de vous lire, chère Adrienne, recevez ma fidèle amitié.

Bourbouline, marchande de fruits relate les faits à sa cliente Mme Lespinasse.
Té ! Si j’y étais Mme Lespinasse ? Pardi ! Aux premières loges ! Devant mon estanco, je vendais des fraises, les Gariguettes de Carpentras. Soudain qu’est-ce que je vois pas ? Un homme brun coiffé à la Astérix. Ni une ni deux, il escalade la grue. Coquin de sort l’animal, qu’il est beau et souple ! Mince comme une sauterelle de Provence ! Je croyais qu’il allait scalper les platanes centenaires de la rue Pagnol eh bien non : du haut de la grue, l’énergumène gesticule, secoue un torchon blanc pour alerter la populace. Le fada fait du tintamarre avec un porte-voix : une voix de cathédrale à réveiller tous les échos du mont Garlaban. Et de maison en maison, la voix vole, terrible, effrayante. Bougre de bougre ! En deux temps trois mouvements, tout Aubagne est tourneboulé ! Té moi ça m’a fichu le tournis ! Ça grouille dans la rue Pagnol, une vraie pagaille à l’arrivée des gendarmes armés jusqu’aux dents ! Tellement que mes Gariguettes tiraient une langue comme ça, ridées presque grises ! Peuchère, té ! Une marchandise toute escagassée !
Et après Mme Lespinasse ? Pardi j’ai rien vu, je rentrais mes fraises au frais mais d’après ce qu’on m’a dit …

Rachid
Allo Mustaf ! Tu sais dans la rue Pagnol, ce bouffon qu’a écrit ce truc qui te fait marrer tu me fends le cœur, ça y est, t’imprimes ? Je roule à donf sur ma mob quand je vois un truc de ouf : Bob, le mec qui a des dreadlocks tentacules de pieuvre, tu vois ? Bob sur les starting-blocks y grimpe une grue, un mec araignée j’te jure ! De là haut, il sort un drapeau blanc. On l’entend gueuler jusqu’au salon des vioques qui picolent leur thé. Dauch dans la rue Pagnol ! On balise un max que le Bob y se balance : bousillé, les tripes en vrac sur le goudron. Et la meuf Bourbouline, celle qui vend des fraises neurasthéniques sous plastique, elle frisait l’apoplexie autant que ses salades.
Les keufs débarquent, gyrophare et tout le barouf. Et là, imprime, imprime, Mustaf : le rasta il gueule pas pour des figues, il veut tchatcher à la téloche ! Allo Mustaf ! Sans déc’ j’te capte plus ! Mon portable a son taf !

Journal ma Provence AUBAGNE vendredi 30 Mars 2014
Rue Marcel Pagnol, un père de famille a pris d’assaut une grue d’où il brandit une banderole : Benoît, 2 ans sans papa. Grimper sur une grue et en faire une tribune est devenu le moyen de faire entendre sa cause pour le père divorcé privé de ses droits. Dernière minute : on apprend de source sûre que le porte-parole des grutiers sera reçu par Mme la Ministre de la famille en personne.

Premier Prix 2021 "Le journal de Lola" de Marc Darmon

texte de Marc Darmon

Maman chérie,

Ça y est, l’intrus a débarqué à la maison. A peine de retour de la maternité, l’autre me l’a collé dans les bras. Désolée je n’arrive pas à dire ma belle-mère. D’abord elle est pas ma mère et en plus elle est pas belle. Enfin, elle est pas mal quand même et bien plus jeune que Papa. Je n’arrive pas non plus à l’appeler par son prénom, Samantha (Papa l’appelle Sam, c’est ridicule), alors je ne l’appelle pas du tout.

« Lola, je te présente Lucas, ton petit frère », qu’elle a dit, fière comme si elle avait mis au monde le descendant de Toutankhamon. Je l’ai trouvé moche, rouge et tout fripé. Et en plus il sent le lait caillé. Et puis c’est pas mon petit frère, c’est qu’un « demi-petit frère ».

Depuis, à la maison, c’est visites non-stop. Et tout le monde de s’extasier devant le têtard. « Il a les yeux de sa mère. La bouche de son père. » Moi je trouve qu’il ressemble à un boxeur miniature qui aurait pris un KO.

Désormais il est le centre de l’univers. Est-ce qu’il a bien bu son biberon ? Est-ce qu’il a fait son rot ? Moi je n’existe plus. Même pour Papa. Finis les moments à deux le week-end sur la console de jeux ou le soir sur mes devoirs de maths. Peut-être pense-t-il déjà aux futures parties de foot endiablées qu’il fera avec son fils dans le jardin ?

En plus de ça, le gnome a pris ses quartiers dans la chambre à côté de la mienne et me réveille quatre fois par nuit. Bref, en l’espace d’un an, l’autre a déboulé dans ma vie, on a déménagé loin de toi et maintenant cette…chose vient empiéter sur mon espace vital.

L’autre jour, ils ont voulu m’apprendre à changer sa couche. « Il faudra bien que tu le changes quand on s’absentera et que tu en auras la garde. » Au secours ! Parce qu’en plus je vais faire la baby-sitter.

Chloé m’avait prévenue (tu sais je t’ai déjà parlé de Chloé, ma meilleure copine du collège). « Tu verras, ce sera le petit roi. Tu ne pourras plus écouter de la musique parce qu’il fait la sieste, regarder une série à la télé parce que c’est l’heure des dessins animés, et même il ira fouiner dans ta chambre en ton absence. Bien sûr il bénéficiera d’une impunité totale. »
Il faut dire que Chloé, elle sait de quoi elle parle. Depuis le divorce de ses parents, elle vit avec sa mère, son beau-père et deux demi-frères plus jeunes. « Prépare-toi à vivre un enfer », elle a dit.
Alors quand elle a décidé de quitter la maison et qu’elle m’a proposé de partir avec elle, j’ai dit d’accord. Elle a projeté de rejoindre son père qui est militaire en mission au Mali.
Chloé, elle a peur de rien. Et aussi, elle se maquille et a une sacrée poitrine. Alors que moi j’ai juste le droit de mettre du vernis à ongle et côté poitrine, on dirait deux œufs au plat. Et puis elle est débrouillarde. Elle a mémorisé le numéro de carte bancaire de sa mère et réservé deux places sur internet dans le TGV qui va à Marseille.
Une fois dans le train, je lui ai dit d’éteindre son téléphone portable parce que dans les séries télé, c’est comme ça que le FBI retrouve les fugitifs. « T’inquiète, elle a dit, en France on n’a pas le FBI. »
Pourtant ça n’a pas loupé, à la gare de Marseille les gendarmes nous attendaient. « Comment vous nous avez trouvées ? » a demandé Chloé à un des gendarmes, un grand costaud qui faisait deux fois sa taille et au moins trois fois mon poids.
« Téléphone mobile » a répondu Shrek avec l’air satisfait de celui qui viendrait de mettre fin à la cavale de Thelma et Louise.
« Tu vois, j’ai chuchoté à Chloé, ils ont bien une équipe du FBI dans la gendarmerie. »
On a passé plusieurs heures dans leurs locaux. C’était plutôt chouette. Ils étaient très sympas avec nous. Ils nous ont fait visiter les cellules et Chloé a même voulu essayer les menottes. Ils nous ont commandé des pizzas et puis Papa est arrivé. Devant les gendarmes il a pris un air sévère, il a remboursé les pizzas et on est partis. Mais avant de monter dans la voiture, il m’a serrée très fort dans ses bras.
Quand on est rentrés à la maison, Samantha aussi m’a embrassée et m’a dit qu’elle avait été très inquiète. Et elle a insisté auprès de Papa pour que je ne sois pas punie. Elle est pas si relou finalement.

Le lundi suivant au collège, Chloé et moi, on a été accueillies comme des stars. Entourées par les copines, il a fallu raconter et raconter encore. Les garçons sont venus aussi et Léo m’a parlé. Bon, il a surtout parlé à Chloé, mais il m’a regardée d’un air admiratif en souriant. Léo c’est un garçon de ma classe que j’aime bien, je t’en parlerai en live (enfin, de vive voix si tu préfères).

Sinon à la maison, ça va beaucoup mieux. Même avec Lulu (Lucas je l’appelle Lulu, ça fait enrager Samantha). Il est de plus en plus intéressant et j’aime bien jouer avec lui. Et puis il a changé, maintenant il est trop mignon.

Chloé dit qu’on doit entrer en résistance. Elle voudrait qu’on se fasse tatouer. J’ai dit « je suis pas trop sûre. » Ou alors peut-être deux L entrelacés, pour Lola et Léo. Oui, l’autre jour il m’a envoyé un sms avec un émoji cœur. Là on peut dire qu’on est ensemble, non ?

Ça y est, c’est enfin les vacances de printemps. Papa m’emmène chez Papy et Mamie où je vais passer quinze jours et je pourrai te voir. Je dormirai dans ton ancienne chambre, avec sur ton lit ton doudou préféré. Quand je le serre contre moi, je peux sentir ton odeur, même si Mamie dit que ce n’est pas possible vu qu’elle l’a lavé plusieurs fois.

Dans la voiture, durant le trajet, Papa m’a regardée du coin de l’œil. Il parle pas beaucoup Papa, tu le connais, mais il m’a dit : « Tu es de plus en plus jolie. C’est fou comme tu ressembles à ta mère. » J’ai vu qu’il avait les yeux humides. Tu sais, je crois qu’il t’aime toujours.

Avec mon argent de poche et aussi l’argent de Papa, on t’a acheté un énorme bouquet de fleurs en pot. On va te l’apporter avant que Papa me dépose. Je te promets de ne pas pleurer, même si je ne suis pas sûre d’y arriver. En tout cas, avec le bouquet, c’est sûr, ta tombe sera la plus belle du cimetière.

Deuxième prix 2021 "Covid and co" de Patrick Uguen

texte de Patrick Uguen

Moi, au début, je le savais pas que j’étais déjà contagieux. Je l’ai pas fait exprès ; je savais même pas que j’étais malade ou infecté. C’est après, quand on m’a dit de quoi le grand-père était mort que j’ai fait le lien avec la fièvre que j‘ai eue le lendemain de ma visite à l’Ehpad. Il est parti en trois jours. Pouf, une quinte de toux. Chandelle éteinte. De la fièvre pour viande froide. C’est tellement rien, la vie et il était tellement vieux !
Bon débarras.
Parce que, l’Ehpad, ça coûte un bras. Par contre, lorsqu’on a prévenu les cas possiblement contacts pour qu’ils fassent attention, et qu’on a cherché l’origine de la contamination, j’ai fait celui qui se surveillerait et qui préviendrait au cas où, mais j’ai pas dit que je l’avais. Parce que dire, c’est se trahir et je voulais pas passer pour l’assassin de grand-père. Et puis, à quelques semaines d’une promotion, j’allais pas me mettre en quarantaine pour qu’un autre en profite. Alors, je me suis tu.
Il avait un maximum d’argent, le grand-père. En vous parlant comme ça, je passe pour un salaud vénal et froid mais faut pas vous leurrer : les autres ont pas longtemps pleuré quand ils ont entendu la somme qu’ils allaient hériter. Au final, cette mort, elle tombait bien pour tout le monde. D’ailleurs, ça tombe toujours bien pour tout le monde parce que les grabataires, alzheimers et autres parkinsons, à force, c’est fatigant… Au début, c’est beau parce qu’on est grand, soudain : les autres vous regardent avec des yeux compatissants et admiratifs. Des héros du quotidien ! Et puis l’habitude vient. Ne restent que les soucis et l’argent qui, avec un mal qui dure, se fait la malle. Alors, comme on a honte d’espérer que ça s’abrège, on enfouit sa pensée. Moi pas. Sans la revendiquer, j’en éprouve ni malaise ni scrupule. C’est la vie, c’est tout. Autant que la fin d’une existence sans perspectives améliore la vie des descendants. Ça sert à rien de la prolonger inutilement.
Longtemps j’ai cru être unique : le réfractaire, l’inhumain petit enfant, le sans cœur de la famille. Mais le jour des obsèques et, ensuite, le jour de l’héritage, Ô combien, entre les larmes, les hoquets des sanglots ressemblaient à des souffles de soulagements !
En me remémorant ces scènes, d’autres me sont venues : ces ribambelles d’enfants, jeunes ou grands, de familles, inondant les couloirs des Ehpad pour leur corvée du dimanche ou pour les fêtes officielles ; ces fins d’après-midis interminablement lentes, ennuyeuses et pesantes, ces rires de connivence et de faux reproches quand l’un des visiteurs, au sortir de la chambre, murmure le souhait, qu’il veut faire croire ironique ou d’humour noir, que l’autre émette au plus tôt son dernier hoquet.
Alors, je me suis dit que toute expérience est une opportunité que tout ce qui ne nous tue pas… nous enrichit. En plus, ces micro-sociétés ne sont pas taxées, voire même ont des aides de l’état ou des remises fiscales si elles travaillent pour la réinsertion. Et puis qu’on ne vienne pas me dire qu’au final, je ne rends pas service à l’économie. « Vieux pas mort, argent qui dort. » Du coup, je me suis lancé. Évidemment sur le K bis, je n’ai pas inscrit la véritable raison sociale de ma société. Je l’ai appelé « Passer le cap ». Aidez vos proches dans les moments difficiles par un accompagnement approprié. J’étais sûr de me faire une rapide clientèle. On a raison d’avoir foi en l’humanité : elle ne nous déçoit jamais ; il suffit juste de parier sur le bon espoir.
Comme je n’étais plus contagieux, il m’a fallu recruter. Des jeunes devant les stands de dépistage Covid ; des SDF parfois, pour justifier la réinsertion. Aucun critère autre qu’être infecté. La maladie, c’est pas raciste, ni sexiste. J’étais un patron exemplaire : la parité dans tous les domaines. Je leur laissais un numéro de portable prépayé, une cinquantaine d’euros. Le double s’ils m’envoyaient le résultat de leur dépistage. Et s’ils étaient positifs, deux cents autres pour deux heures de leurs temps. S’ils me demandaient pourquoi, j’émettais un vague projet de recherche : il suffit de placer les bons mots : « thèse », « recherche scientifique », « labo », « pasteur ». Un salmigondis et un peu d’argent ont suffi à convaincre la plupart.
Pour trouver des clients, j’ai arpenté les parkings de tous les Ehpad de la région. Je laissais ma propagande entre les essuie-glaces et les pare-brises des véhicules. Quand on me téléphonait, je sondais le client potentiel pour savoir si mon service l’intéressait. J’ai eu un certain écrémage. Mais je ne m’étais pas trompé : la covid devenait un marché en pleine expansion. Un bouillon de onze heures sans péril d’autopsie, inimputable, inoffensif, incertain certes – les résultats n’étaient pas garantis – mais, au vu des tarifs que je pratiquais, pour beaucoup, le bénéfice attendu valait le risque de la mise.
On se donnait rendez-vous sur le parking de la maison de retraite. Mon employé était présenté à l’accueil comme le petit-fils, la petite-fille, un, une amie... peu importait. Dans la chambre, on le laissait seul avec le vieux ou la vieille : il ôtait son masque, papotait quelques instants en tenant sa main, lui murmurait des choses, une bise de fin était la bienvenue. On se quittait sur le parking. Je récupérais ma mise, mon employée ses deux cents euros et la famille... je n’ai jamais voulu savoir. Quand ça marchait, comme pour nous, ça devait vraiment, vraiment valoir le coup.
Au début, j’ai craint l’anonymat, l’absence de visibilité. Difficile de faire de la pub et de se vanter sur les réseaux sociaux dans ce genre d’activité. Vos grands parents vous gênent ? En avril vos étrennes ? Contactez Passez le cap. Inconcevable. Mais rapidement, j’ai été rassuré. Vive le bouche à oreille. A peine deux contrats menés à leurs termes et je croulais sous les demandes. D’autant plus que je n’avais que des retours positifs. Autre avantage de mon activité : l’absence de réclamation. Personne n’osait se plaindre d’un échec ! A qui le dire ? A 60 millions de consommateurs ? Non, dans ma branche. Tout se tait. Autant les réussites que les échecs. Pas de service après-vente. Pas satisfait, pas remboursé.
2020 a été une grande année ! et 2021 s’annonçait encore meilleure car, avec le risque d’un vaccin, les familles se précipitaient pour accélérer le processus avant l’inoculé salut. Il ne s’agissait même plus des Ehpad, on réclamait mes services pour l’oncle, le père, la mère, le mari, l’épouse, l’enfant, le jeune ou le vieux : il suffisait qu’on soit cardiaque, cancéreux, insuffisant rénal, respiratoire… il suffisait que la maladie gêne, épuise pour que la tentation de la guérir en supprimant le malade soit trop forte. Je ne trouvais plus assez de monde. J’infectais les Sdf avec d’autres Sdf pour répondre à la demande.
Et puis, je l’ai re-eu. Je croyais pas ça possible. L’immunité, normalement, c’est pour longtemps. Mais non, pas avec la covid.
Chambre 19, sous oxygène, pas de visite. Y a peu d’espoir.
Ce qui m’exaspère le plus, c’est que je laisse tout à la concurrence.

0 | 10

| Plan du site