Le Traversier, Revue Littéraire
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Troisième prix 2020 : "Une fille tranquille" de Isabelle Lespingal

Texte proposé par Isabelle Lespingal

« Oh… méfie-toi de l’eau qui dort ! »

A chaque fois que je voyais Solange, cette expression que ma grand-mère adorait utiliser me revenait en mémoire. L’eau qui dort… Peut-on imaginer plus calme, plus posée que cette fille ? Sans surprise, un peu indolente, la voix monocorde, rien ne semble pouvoir la troubler, rien ne paraît possible de l’émouvoir. Jamais son visage ne s’empourpre, ses yeux ne pétillent, sa bouche ne se crispe…
Moi qui suis toujours tourmentée par tant d’émotions contradictoires, se succédant sans discontinuer, je ressens un peu de jalousie devant ce flegme inaltérable.

Solange, c’est ma collègue. Nous sommes toutes les deux caissières au Carrefour City près de la place de Clichy.

Même quand on est samedi soir, que la foule se presse devant nos caisses, Solange reste calme. Moi, je deviens toute rouge, je me mets à transpirer et mon cœur s’accélère. Et quand les clients râlent, je ne peux m’empêcher de leur répondre vertement. Solange, elle, continue à faire passer les articles devant son scanner, imperturbable.

Lundi dernier, notre chef a convoqué tout le personnel pour nous annoncer de prochaines réductions d’effectifs. On ne sait pas qui est concerné mais cela a mis un beau bazar. Certains ont crié, d’autres pleuré, tout le monde parlait en même temps. J’ai regardé Solange, elle n’a rien dit, a tiré sur sa jupe, a pris ses affaires et est partie comme tous les soirs.
Cette fille est un mystère pour moi…

Ce matin, c’est calme. Seulement deux clients depuis l’ouverture, il y a une heure. Je m’agite sur mon tabouret de caisse, j’ai déjà mal partout. Je jette de temps en temps des regards sur Solange. Impavide comme toujours, elle feuillette un magazine.
A ce moment-là, si je m’attendais à ce qui allait arriver !

Le calme de ce début de matinée vole brutalement en éclats : deux types s’engouffrent dans le magasin, habillés de noir avec une cagoule sur la tête, braquant une arme sur nous. Je crie et lève les mains en l’air. On nous a formés à la conduite à tenir en cas d’attaque : pas de résistance, on donne la caisse. Pas besoin de formation, je n’ai nullement l’envie de mourir pour Carrefour City.
« Ne tirez pas, je vous la donne » je dis. Je me sens comme dans un film mais en beaucoup moins drôle car j’ai vraiment peur.
Sans me répondre, ni même me regarder, l’un des gars demande les clés de la porte. Je ne les ai pas, Solange qui a ouvert ce matin, les leur tend, tranquille comme si tout était normal.
Ils ferment le magasin, tirent le rideau de fer tout en criant de nous mettre à terre, tout de suite. Alerté par le bruit, Saïd, le magasinier, surgit de la réserve et s’arrête, interloqué. Il est vite allongé à nos côtés, lui aussi.
Un des hommes va dans la réserve et revient avec Angèle, la comptable, terrorisée. Ça y est, on est là tous les quatre de l’équipe du jour, face à terre contre le carrelage.
En plus d’avoir peur, j’ai froid.
Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?
Les agresseurs murmurent entre eux des choses incompréhensibles. On entend bientôt les sirènes de police se rapprocher. Dans ce quartier populaire et bondé, quelqu’un a dû voir la scène. Dans les films, le téléphone fixe devrait bientôt sonner, avec un policier qui va tenter de les raisonner. Je fais la fière mais je suis terrorisée, j’ai du mal à respirer. Crever là, dans cette supérette, ce n’était pas exactement comme cela que je voyais ma vie.
Effectivement, le téléphone retentit. L’un des gars décroche, parle très fort et très vite, il dit qu’il a des otages, qu’il veut une voiture et 300 000 euros tout de suite. Pourquoi cette somme, va savoir… Il raccroche, le silence à nouveau. Interdiction de bouger, de lever la tête, je sens juste leur présence immobile, encore plus glaçante.
J’ai envie de pleurer. Je pense à mes parents, à mon copain, à ma grande sœur. Je n’ai pas envie de mourir, pas comme ça, pas maintenant. Un coup dans les reins coupe court à mes pensées, j’ai dû gémir sans m’en rendre compte.
La sonnerie du téléphone déchire à nouveau le silence.
Le type hurle qu’il ne veut rien entendre, qu’il veut l’argent tout de suite, sinon il tue un otage toutes les heures, et à partir de maintenant ; ils ont une heure pour ramener la bagnole et le fric sinon il y aura du sang bordel ! 
Et il raccroche en jurant à nouveau. On le sent très nerveux, tout le monde retient sa respiration.
Comment va-t-on s’en sortir ? Je vous jure mon Dieu, je ne dirai plus de mal des autres, je n’engueulerai plus mon copain, j’irai voir mes parents davantage mais mon Dieu, s’il Te plaît, sors moi de là !
Nouvel appel : l’homme écoute sans rien dire puis « OK mais ne déconnez pas, je tire sans problème. »
Les pas fiévreux des preneurs d’otages, notre souffle suspendu traduisent une tension maximale.
Soudain, le mégaphone derrière la porte fait sursauter tout le monde : « l’argent est là ainsi que la voiture, mais vous devez d’abord laisser sortir tous les otages ».
« Pas question, vous donnez l’argent, on laisse sortir quelques otages et on en garde un avec nous pour partir ».
Un long silence, puis : « D’accord, ouvrez le rideau, on laisse le sac devant ».
Dès que le type s’en est saisi et a refermé le rideau, le mégaphone se remet à hurler « Maintenant, laissez sortir les otages ».

C’est là que tout va se jouer. Je suis tellement tendue que j’ai la tête qui tourne, je ne sens plus mes jambes. Je crois que je n’arriverais jamais à me relever s’ils nous laissent partir. Mon Dieu, faites qu’ils me laissent partir, mon Dieu faites qu’ils… Un coup de pied m’interrompt. « Toi, tu te lèves, toi et toi. »
Nous voilà, Saïd, Angèle et moi debout, chancelant sur nos jambes et tremblant de peur.
« On va à peine ouvrir le rideau, vous avez vingt secondes, pas plus, avant qu’on referme » .

Comment suis-je arrivée à ramper, paralysée par l’immobilité forcée et par ma frayeur ?
Pourquoi, tout en me tortillant sur le sol pour sauver ma vie, ai-je jeté un regard en arrière ? Jamais je ne pourrais l’expliquer.

Ce que je sais, en revanche, c’est que j’ai vu Solange qu’un des hommes aidait à se relever. Et sur son visage, l’ombre d’un sourire.

J’ai mobilisé toutes mes forces pour m’extirper du magasin au moment même où le rideau se refermait. Immédiatement soulevée de terre par deux policiers, j’ai été portée ainsi, à bonne distance. Puis ils m’ont assaillie de questions, je n’arrivais pas à réfléchir, tant il y avait de bruit dans ma tête. Je ne parvenais pas à me concentrer, je ne sais pas ce que je leur répondais.

Quand bien plus tard, j’ai repris mes esprits, j’aurais pu leur dire que ce n’était pas la peine d’attendre la sortie des deux hommes et de l’otage, pour tenter de les neutraliser.
Qu’ils ne les verraient jamais lever le rideau de fer car ils se seraient sauvés depuis longtemps par une porte cachée dans la réserve, ouvrant sur un couloir qui traverse l’immeuble à côté.
Cette porte, seuls les caissières et le directeur en connaissaient l’existence. Et donc personne n’a pensé à la signaler aux policiers.
Et personne n’a imaginé que la dernière otage pouvait être une complice.

Oui, il faut se méfier de l’eau qui dort.

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