Le Traversier, Revue Littéraire
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Deuxiéme prix 2020 : "Faits l’un pour l’autre" de Dominique Chureau

Texte proposé par Dominique Chureau

Elle m’a quitté. Elle ne me l’a pas dit franchement, elle n’a pas pu. Aujourd’hui, ça fait une semaine que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Rien, pas un signe de sa part, pas la moindre manifestation. Silence radio. Je suppose que je dois me résoudre à accepter la situation. A cette idée, j’ai pourtant envie de pleurer.
Après des années de vie commune, notre histoire s’est arrêtée sans un bruit, sans une explication, sans un adieu. Dans mon cœur meurtri par son absence, l’espoir de la revoir est mort peu à peu, au fil des jours. Malgré tout, c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à l’oublier, à tourner la page.
Lorsque je l’ai vue la toute première fois, je l’ai trouvée si charmante dans sa jolie robe noire, si belle, si fine, si parfaite. Sa grâce féline m’a ensorcelé instantanément. Son regard de braise a pénétré jusqu’au plus profond de mon âme, y imprimant une marque indélébile, aussi sûrement qu’au fer rouge. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir en pensée sa démarche sensuelle et chaloupée lorsqu’elle s’est avancée vers moi pour les présentations. Tout en elle m’a conquis, je suis tombé amoureux en quelques secondes. Mon cœur a chaviré, tout simplement.
J’ai fait sa connaissance un après-midi de juin. Une chaleur torride s’était abattue sur la ville et chacun de ses habitants. Dehors, l’ombre était devenue une denrée précieuse, chacun cherchant un moyen quelconque de se soustraire à un soleil d’été écrasant. Au théâtre, on jouait pour la centième fois « Une chatte sur un toit brûlant » et j’y avais suivi un ami qui tenait absolument à me faire découvrir la pièce. Nous nous sommes croisés au détour d’une ruelle, moi venant du nord, elle allant vers le sud. J’aime à penser que c’est le destin qui nous a réunis, ou peut-être un chaman qui aurait prononcé quelques formules magiques. Nous étions faits l’un pour l’autre, l’évidence s’est imposée à moi en un instant. Complètement sous le charme, je lui ai proposé de venir chez moi, dans ma garçonnière de célibataire. Elle n’en est jamais repartie.
Entre elle et moi, le courant est tout de suite passé. Même nos silences, loin d’être pesants et creux, étaient précieux. Nous nous comprenions sans un mot, un regard suffisait pour que chacun comprenne le désir de l’autre. Je sais que ce que nous avons vécu est incroyable, inédit, exceptionnel. A vrai dire, je n’avais jamais connu ça avant elle. Nous avons partagé tellement de bons moments. Elle appréciait mes caresses autant que j’appréciais les siennes. Chaque matin en sa compagnie était une bénédiction et je crains à présent de ne jamais revivre quelque chose d’aussi fort, d’aussi intense qu’avec elle.
La maison est si vide depuis son départ. Partout où mon regard se pose, je ne peux m’empêcher de noter son absence, cruelle, implacable. Même mon dernier cadeau, un joli petit collier assorti à sa robe, n’a pas su la retenir. Elle m’a quitté malgré tout, et je le crains, pour toujours.
Je dois être honnête, ça fait déjà quelques jours que nos relations avaient changé. Depuis quelques temps -je ne saurais être plus précis- son attitude était même devenue franchement bizarre. Elle qui incarnait la douceur, au propre comme au figuré, affichait une humeur chafouine tellement inhabituelle. Elle, si casanière d’ordinaire, n’aspirait qu’à sortir … qu’à me fuir ? Impossible de lui faire avouer les raisons de ce changement, elle me toisait d’un air froid dès que j’abordais le sujet et détournait la tête, ostensiblement.
La dernière fois que nous nous sommes vus, elle m’ignorait royalement et regardait par la fenêtre d’un air si triste. Le soir même, lorsque je suis rentré, elle n’était plus là. Depuis, je ne cesse de me demander quelle est ma part de responsabilité dans notre rupture. Peut-être l’ai-je étouffée, à trop vouloir la garder uniquement pour moi, tel un trésor, mon trésor. Serait-ce pour me châtier qu’elle est partie ?
Ce matin, la mort dans l’âme, j’ai dû me résigner à passer à autre chose, à tirer un trait, aussi douloureux soit-il. J’ai ouvert le placard de la cuisine, là où résidaient encore ses toutes dernières affaires, et j’ai tout jeté à la poubelle. Croquettes et pâté. Adieu Minette.

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