Le Traversier, Revue Littéraire

Paysan (revue33)

Texte proposé par François Nugues

A l’est, une frêle bande pâle sépare le ciel de la terre.
La journée sera longue.
Il parcourt la cour, jette un œil de ci-delà, rien ne lui échappe.
Sur trois pattes les chevaux dorment encore. L’écurie est silencieuse et sent fort l’haleine des percherons.
Les trois cochons fouillent leur mangeoire vide dans un grognement semblant dire : alors c’est pour quand ?
Silence dans le poulailler. Le roi coq, perché tout en haut, trop haut pour détendre son cou, ne peut pas chanter. Dès qu’il descendra de son perchoir il appellera le soleil.
Un rat file au coin de la grange vide ; ni foin ni grain ne sont encore rentrés.
Si tout va bien, dès 10 heures, rosée passée, on ira dérayer le champ d’orge de la Mare Noire. Les deux fers de faux sont battus, les manches bien calés aux fers. Les barbes d’orge, ça piquera de partout, il y aura la senteur grisante du grain et de la paille tranchée.
Au fond de la grange, quelques sacs en jute, tombés en vrac, attendront demain.
La porte de la cuisine s’ouvre : « Le café est prêt ! »
Il regagne la maison, l’embrasse au passage avec un regard paisible. Il s’assied, tranche le pain bis après avoir posé un signe de croix sur la croûte dure.
Les deux autres arrivent dans le quart d’heure.
Chacun vaque à ses activités ; il y a toujours quelque chose à faire à la ferme.
Dix heures moins le quart, Marquis est attelé, toujours impatient d’y aller il chahute en tous sens. Le gamin s’approche et lui caresse l’encolure, un long frisson la parcourt et puis le cheval se calme.
Voilà le panier repas pour deux hommes et un gamin. Aujourd’hui, à quatorze ans, il va apprendre à dérayer, à couper et ramasser l’orge sur deux mètres de large tout le long du champ pour que cet après-midi la lieuse puisse moissonner sans écraser les rives. Il apprendra à faire siffler le fer au ras du sol, jusqu’à couper les pattes des fourmis.
Tout est à sa place, dans une satisfaction profonde…
Hé Marquis, hue là !

| Plan du site