Le Traversier, Revue Littéraire

L’odalisque (revue29)

Texte proposé par Maryse Perrot

Mes mains tremblent. Je ne peux détacher mon regard de la photo trouvée dans la revue que mon fils a laissée dans le salon. Il est reparti en France, où il vit, après son séjour annuel ici pour le Ramadan. Je voulais la feuilleter avant de la jeter avec les autres journaux, juste la feuilleter car je ne lis pas le Français et voilà, cette photo ! Là, sous mes yeux éberlués. C’est moi ! Aucun doute, c’est bien moi dans un cadre doré, accroché à un mur dans un endroit qui m’est inconnu.
Je jette la revue dans le couffin qui me sert pour aller au marché et me précipite dehors. Karim, qui tient le kiosque à journaux, lit le Français, lui. Il me traduira. J’arrive Place Boumediene le souffle coupé, le cœur battant. Il est devant son étal, fumant sa énième cigarette de la journée et sourit en m’apercevant.
- Tu as l’air bien pressée Aïcha, où cours-tu comme ça ? A ton âge, ce n’est pas prudent.
- C’est toi que je viens voir. J’ai besoin de ton aide. Regarde la photo dans ce journal français et lis-moi tout ce qui est écrit en dessous.
Il me regarde, étonné mais ne fait aucun commentaire et se penche sur le magazine. Il lit en silence et cela me paraît durer des heures tant je suis impatiente de savoir.
Enfin il lève la tête et me regarde.
- Je me demande pourquoi tu t’intéresses à ça mais bon … Je te traduis en gros. Il s’agit d’un tableau d’un peintre qui s’appelle Massite. Il est mort mais ce n’est pas écrit à quelle date. Il est célèbre et il a un musée à Marseille.
- Oui mais le cadre, là, c’est quoi ?
- Ce tableau s’appelle L’Odalisque et il se trouve dans ce musée. Il aurait été peint lors d’un séjour de ce peintre ici, en Algérie, qui a duré presque une année. Dans l’article, il est dit qu’il est classé parmi les peintres qui ont vécu et travaillé en Algérie, au Maroc ou en Tunisie. On les appelle les Orientalistes.
- C’est tout ? Tu m’as tout dit ?
- Ben oui, qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tu t’intéresses à ça ? C’est des vieilleries et c’est moche en plus.
- Eh bien moi, ça me plaît. J’aurais bien voulu que ce musée, là, soit ici et pas en France. J’aurais été voir le tableau…
- Si tu veux vraiment voir d’autres photos de tableaux, va à la bibliothèque du musée et demande s’ils ont des livres sur les peintres orientalistes. Dis bien Orientalistes. Tu verras ce qu’on te répondra. Mais vraiment, ma pauvre vieille, je ne comprends pas …
Je l’interromps et lui reprends vivement le journal.
- Merci, merci Karim, une bonne journée à toi.
Je repars aussi vite que je peux et, plutôt que de rentrer chez moi, je me dirige vers le boulevard Abd del Kader. C’est là que se trouve le musée dont il m’a parlé. C’est un grand bâtiment qui m’impressionne. Je n’y suis jamais allée et hésite à en franchir le seuil. Pourtant je suis déterminée et je parviens à dominer ma peur. A l’intérieur, le froid me saisit. Sur ma droite se trouve une immense pièce très éclairée où j’aperçois des rangées de livres bien alignés. Ce doit être là.
A l’entrée, un jeune homme me fixe d’un air dubitatif. Je sors la revue de mon couffin, lui montre la page où se trouve la photo et, en chevrotant, lui explique l’objet de ma visite.
- Y-a-t-il ici un livre sur ce peintre ?
Il me regarde, interloqué mais répond :
- Je crois que oui. Attends, je vais chercher. Assieds-toi là, ça peut être long.
Il ne croyait pas si bien dire. Si je n’étais pas aussi excitée, je crois que je m’endormirais. Enfin, il revient, un livre entre les mains.
- Voilà ce que j’ai trouvé. C’est une édition française traduite en arabe. Dedans se trouve un chapitre consacré à ce peintre qui a séjourné en Algérie dans les années 30. Tu veux le lire ici ou l’emporter chez toi ? Dans ce cas, il faut payer la caution.
- La caution ?
- Oui, c’est pour être sûr que tu le rapporteras.
Je n’avais pas pensé à cela. Je n’ai qu’un peu de monnaie dans ma poche, juste de quoi m’acheter quelques légumes pour mon repas de ce soir. Je lui montre ma maigre fortune et je crois qu’il a pitié de moi puisqu’il me dit :
- Bon, pas de caution. Garde tes sous mais je te fais confiance hein ! Retour du livre demain sans faute et en parfait état.
Je file sans demander mon reste.
Rentrée à la maison, je me mets à feuilleter le beau livre. Mes mains sont maladroites et je crains de l’abîmer. J’arrive enfin au chapitre que je cherche. Sur la première page figure un grand tableau avec comme titre « Vue du port d’Alger ». Je passe vite. Deux, trois pages, enfin celui que j’appelle déjà le mien « mon tableau » !
Je me perds dans sa contemplation et les souvenirs remontent en ma mémoire dans un flot irrépressible. Je revois comme si c’était hier les jours les plus beaux, les plus intenses, de ma vie. Je n’avais pas oublié, non, mais je les avais enfouis au plus profond de moi pour m’éviter d’y penser, d’en rêver encore et encore. Je n’en avais pas le droit.
J’avais quinze ans. Ma mère était au service, durant son séjour dans notre ville, de ce Français qui mettait de la peinture sur de grands bouts de tissus du matin au soir, m’avait-elle dit. Je venais parfois lui apporter de l’aide lorsque mon emploi du temps le permettait mais je ne l’avais jamais rencontré. Ma mère était veuve avec cinq enfants dont j’étais l’aînée. Je m’occupais de la maison et de mes frères et sœurs quand elle partait travailler. Je n’avais bien sûr aucune conscience de mon apparence physique, pauvre petite que j’étais.
Lorsque ma mère me répéta la demande que lui avait faite le peintre et qu’elle avait acceptée, je me mis à pleurer. Je ne voulais pas faire ça, j’avais peur de quelque chose qui m’était complètement étranger. Ma mère tentait de me rassurer, c’était une offre honnête, elle serait toujours dans les parages et on avait bien besoin de l’argent qu’il proposait. Je finis par me rendre à ses arguments, la mort dans l’âme.
C’est donc intimidée et chagrine que je me présentai le lendemain à la porte de ce que je sus ensuite être l’atelier, qui se trouvait au fond du jardin. J’étais incapable de faire un pas en avant et restai sur le seuil. Il vint alors vers moi et m’entraîna par la main gentiment. Je n’étais jamais entrée dans cet endroit où il travaillait au milieu d’un enchevêtrement de toiles, de baguettes de bois, de pots de peinture de toutes couleurs, de bocaux contenant des pinceaux et brosses de toutes tailles. Il y régnait une odeur inconnue, prenante, puissante.
Plantée au milieu de la pièce, je regardai enfin l’homme qui allait me donner de l’argent pour quelque chose d’honnête, avait dit ma mère, mais dont je n’avais aucune idée. Il me parut presque vieux, il devait avoir une trentaine d’années mais pour mes 15 ans, c’était déjà âgé, les cheveux bouclés et que je crus jaunes, pas très grand et assez maigre. Ses yeux, d’un bleu que je n’avais jamais vu, me fixaient avec intensité. Il arborait un léger sourire qui, sans doute, était pour me rassurer. Enfin, il parla.
- Aïcha, je t’ai fait venir pour que tu me serves de modèle. Il faudra être calme, obéissante, patiente, surtout patiente.
- Mais c’est quoi, modèle ? osai-je lui demander.
- Je vais peindre un tableau, comme ceux que tu vois ici, mais c’est toi qui en seras le sujet, le personnage principal, le seul d’ailleurs, tu comprends ?
- Qu’est-ce que je devrai faire ?
- Rien, absolument rien, juste rester tranquille longtemps pendant que je peindrai.
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout.
Je me sentis tout d’un coup apaisée. Ce n’était pas difficile, ni compliqué, je pouvais faire ça. Et ma mère serait contente que je rapporte un peu de sous à la maison.
Je le vis alors se pencher sur une grande malle dont il sortit deux pièces de tissus qu’il me tendit.
- Va derrière le paravent et mets ça.
Je le regardai sans comprendre. Il s’impatienta :
- Je vais faire un portrait de toi dans cette tenue. Dépêche-toi.
Je fis ce qu’il me demandait. Je revêtis le pantalon de soie bouffant qui s’arrêtait sous le genou et le corsage qui laissait mes bras et mon ventre nus. Je tremblais de honte et n’osais pas me montrer ainsi vêtue devant lui.
- Alors, tu es prête ?
Je dus me résoudre à apparaître. Il tenait dans ses mains quelque chose qui brillait sous les rayons du soleil qui forçaient l’ouverture de la pièce à cette heure matinale. Il s’approcha et je sentis qu’un long collier s’enroulait tel un serpent autour de mon cou. Puis il plaça sur chacun de mes bras et de mes chevilles de lourds bracelets qui tintinnabulaient à chaque mouvement. Il avait disposé sur une courte estrade un divan recouvert d’une étoffe à motifs de rayures et de carreaux, surmonté d’une tenture d’un rouge uni. Des coussins multicolores y étaient disposés, sur lesquels je dus m’étendre. En dépit de la chaleur qui régnait déjà dans la pièce, j’avais froid et peine à maîtriser mes tremblements. Je ne sais pas s’il s’en aperçut. Il me demanda de placer l’une de mes jambes par-dessus l’autre et de rejeter un bras au-dessus de ma tête, et surtout de ne plus bouger.
Puis il s’assit, s’empara d’un crayon et commença à dessiner, sans plus rien dire.
C’est ainsi que commencèrent mes séances de pose dans l’atelier de Monsieur Massite. Elles devaient durer un mois entier. Je m’habituais peu à peu à lui, à son ton bourru et gentil à la fois, à ses silences tandis qu’il travaillait avec acharnement. Je n’avais plus peur, mieux je courais chaque matin prendre la pose, les poses qu’il exigeait. Ce ne fut pas un mais quatre portraits qu’il peignit de moi, dans des décors et des attitudes différents mais toujours très déshabillée.
Je te veux odalisque Aïcha, m’avait-il dit.
Odalisque donc j’étais et je me couvrais de tissus tellement légers qu’ils volaient au moindre souffle d’air mais ma quasi nudité ne me gênait plus. J’arrivais avant lui et l’attendais, affaissée dans les coussins du sofa où, pour lui complaire, je prendrais les poses qu’il souhaitait. Parfois, il posait son pinceau et venait vers moi pour rectifier la position d’une jambe, d’un bras. Je frissonnais sous ses mains douces et fortes à la fois, ses belles mains artisanes. La chaleur qui régnait dans l’atelier, l’immobilité à laquelle j’étais contrainte m’alanguissaient et favorisaient des rêveries qui n’étaient plus d’une petite fille. Mon corps tout entier était en attente de quelque chose que je ne comprenais pas, que je ressentais comme un léger et agréable malaise, une vibration. Jour après jour, je me pliais à ses directives, je prenais la pose demandée pour le tableau en cours de travail, je demeurais silencieuse, attentive à son regard, à ses gestes pour répondre en tous points à ce qu’il attendait de moi. J’étais odalisque, orientale, féline, selon son bon plaisir. Je guettais une parole, une marque d’intérêt autre que celui porté à son modèle, un signe d’affection, un témoignage de reconnaissance de ma servitude, mon innocence n’imaginait pas plus loin. Mais rien ne le troublait, ne venait interrompre sa quête effrénée de perfection dans son œuvre.
J’étais tombée amoureuse de lui.
Les tableaux qu’il fit de moi étaient achevés. Le séjour de Massite à Alger tirait à sa fin. Ma mère et moi l’avons aidé à protéger et emballer ses œuvres pour leur retour en France. Lorsqu’il nous fit ses adieux, je tentai en vain de dissimuler mes larmes sous mon voile. A-t-il su, compris, que je l’aimais ? Je ne le saurai jamais.
Ma vie a repris son cours, loin, très loin de cette parenthèse à la fois enchantée et douloureuse. Je crois que ma mère a précipité mon mariage pour ne plus voir la mélancolie que je ne parvenais pas à dissimuler. Elle avait compris, elle. Je n’ai pas été malheureuse, pas très heureuse non plus. Mon existence a été celle de toutes les femmes de ma condition. Aujourd’hui je suis seule, et vieille, et je mesure la chance que j’ai eue de côtoyer journellement ce peintre qui allait devenir célèbre, de lui avoir servi de modèle qu’il a respecté, et d’avoir ainsi mon portrait exposé dans un musée français et peut-être dans d’autres pays.
Voilà que je suis célèbre à travers lui. Cet épisode de ma vie, que j’avais enfoui volontairement au plus profond de moi comme un trésor inviolé, je vais pouvoir le raconter maintenant à mes enfants et je n’aurai pas honte. Bien au contraire, je serai fière, tellement fière de leur dire que cet homme fut le grand amour de ma jeunesse, le seul sans doute de ma vie mais cela, je ne leur dirai pas.

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