Le Traversier, Revue Littéraire
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Une belle résistance (revue 26)

Texte proposé par Alain Lafaurie

Que mes paroles se retrouvent couchées sur le papier, rien d’étonnant ! Comme beaucoup de mes confrères conifères j’aurais pu finir en pâte à… papier.
Ou comme bois de construction. Un ébéniste se serait amusé à me façonner en lit à baldaquin où j’aurais abrité des amours parfois illicites. J’en aurais grincé de plaisir.
Ou encore, trituré, comprimé, il me serait sorti un jus aux propriétés solvantes fort appréciées. L’essence de térébenthine est, paraît-il, royale pour faire disparaître les moisissures sur le cuir et pour le lavage délicat des écrans tactiles.

Mais non, je reste planté là à 1 200 mètres d’altitude sur le plateau du Vercors, à croire que je suis devenu une relique. Aux yeux de l’homo sapiens, je suis le pinus sylvestris. Un ancêtre de pin sylvestre. Si l’on pouvait voir les cernes de croissance à la base de mon tronc, j’aurais plus d’un siècle et demi. Enfin, mon âge on ne le saura vraiment que le jour on me mettra bas. Curieuse expression : mettre bas c’est faire naître alors que dans mon cas ce serait plutôt abattre. Je ne suis pas abattu, simplement courbatu. Avec cette brume humide qui coiffe ma maigre couronne d’épines, mes cicatrices me font mal. Je me sens tout rouillé !

Mes voisins, ah les jeunes de moins d’un demi-siècle !, disent que je n’arrête pas de râler. Servir de perchoir aux gélinottes et de terrain de repli aux écureuils devrait me suffire. Et puis, ajoutent-ils, comme nous, tu participes à l’amélioration de la planète en absorbant du gaz carbonique ! Cette nouvelle génération, ils me font rigoler. Sûrs d’eux, le tronc bien droit, l’aiguille fournie, ils militent pour le vert. C’est leur cheval de bataille.

Je leur pardonne, ils n’ont connu que la paix des hauts plateaux, la charge bienfaisante des amas de flocons, et de temps en temps un coup de vent qui leur fait des coiffures à la pétard. En hiver, quelques skieurs les prennent pour des piquets de slalom. Parfois, quelques maladroits leur éraflent l’écorce ; pas de quoi pleurer pour quelques insignifiantes égratignures.

Mes blessures sont plus profondes. L’été 1944, ils n’étaient encore que de minuscules pignons enfouis sur les hauteurs du village de Vassieux. Vassieux en Vercors. Quelques âmes y subsistaient : des éleveurs, des bûcherons, des solitaires, des pas commodes, des durs à cuire. Depuis quelques mois déjà, régnait une agitation inhabituelle, comme si une partie de la vallée s’était donné rendez-vous dans ces lieux inhospitaliers. Même la météo se déréglait. Le plus souvent, la nuit, on entendait vrombir comme avant un orage et soudain il pleuvait des corolles. Quand elles atteignaient le sol, il se produisait un bruit sourd et métallique. Des hommes se précipitaient sur des caisses et s’empressaient de faire disparaître ces demi-cercles de toile. Au matin, tout avait disparu, comme si les corolles avaient fondu. Ces averses irrégulières étaient précédées d’une illumination de torchères alignées par quelques sorciers qui voulaient faire tomber cette drôle de pluie, ma parole ! Comme je vous le dis !

Ma parole, qu’est-ce qu’elle vaut ma parole ? Une parole d’arbre, qui voudrait y croire ? Une parole d’ancien combattant, un peu gaga, à la couronne dégarnie. Aux oreilles de l’homo sapiens – sapiens, mérite-t-il ce qualificatif autant que le mien ? - je n’émets que des sons discordants. Un sifflement quand le vent se glisse dans l’entrelacs de mes fourches résineuses, un craquement dû à l’oscillation du tronc, de brèves plaintes quand le gel me travaille. Pour un arbre, rien que de très normal ! Et pourtant, je souffre, qui entendra ma douleur ?

Ce que j’entends, ce sont les stridences des lames de la scierie voisine qui s’ingénient à découper mes congénères en frites plates. T’as des voix, vieille noix, me rétorquent les arbrisseaux. La scierie a fermé ; il y a bien longtemps qu’on doit se faire découper ailleurs.
En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’avant la tronçonneuse, les élus ont le droit à un coup de pinceau des gardes forestiers. Bons pour la coupe ! En voilà une belle mort ! Et moi alors ? Trop de corps étrangers, me dit-on. Avec tous tes éclats, ils risquent de bousiller leurs engins de coupe.

Des corps étrangers, j’en ai vu tomber. Du ciel, comme les caisses, suspendus à des corolles. Cette pluie a aussi été précédée d’un vrombissement. En cet été 44, le ciel était clair, une moitié de lune allongeait nos ombres fantomatiques. Au vrombissement ont succédé des sifflements aigus et des explosions dont l’onde de choc a secoué la moindre de mes radicelles. Une gerbe de métal est venue se ficher dans mon duramen tandis qu’autour de moi, les pins flambaient en crépitant et projetaient au loin leurs cônes rougis.
Des corps étrangers, j’en ai vu tomber dans une mare de sang. Une boucherie dans un staccato de mitraillettes. Ta sève, homo sapiens, je l’ai bue. Elle a circulé sous mon écorce dans mon aubier grimpant vers mon faîte et finissant par ocrer le haut de mon tronc.

La couleur orangée de ton écorce supérieure, c’est de la couperose, rigolent les jeunes de moins d’un demi-siècle. Aucun respect, cette nouvelle génération. Moi je vous dis que c’est le sang des combats du Vercors, ma parole, comme je vous le dis. Ma parole, on la met constamment en doute. De la couperose, n’importe quoi ? Comme si on était dans une région viticole. Je ne suis pas un soiffard ! Et cette stèle, Messieurs les jeunots, oui cette pierre en forme de menhir, ne l’apercevez-vous pas du haut de votre majesté hautaine. N’y voyez-vous pas les marques gravées des martyrs ?

Je souffre le martyre. Mes corps étrangers me travaillent. Ils sont faits d’acier et je me rouille. Mon voisin dit que ça le démange ; des insectes xylophages, en creusant leurs galeries, lui fouaillent les intérieurs. Ça le grattouille quoi, alors que moi je m’oxyde. Le pire dans cette affaire c’est que j’entretiens mon propre mal. En avalant du gaz carbonique, je rejette de l’oxygène qui grignote ma ferraille. Je suis à la limite de l’orthopédie avec ces plaques, il ne manquerait plus qu’on m’affuble de béquilles.

La brume s’effiloche dans mes hautes branches, je ne vois même plus ma base. Une sorte de crachin me rince l’écorce et des perles dégoulinent de mes aiguilles. Je pleure quoi ! Ben quoi, ça ne vous est jamais arrivé le spleen automnal ! Quand je suis dans cet état, je rêve de tout et n’importe quoi. J’envie les feuillus qui entament leur lent streap-tease. Leur pudibonderie m’étonnera toujours, le rouge leur monte aux feuilles. J’ai aussi la nostalgie d’un temps révolu du véritable bûcheronnage. Se faire attaquer à la cognée ou à la scie sous les ahans des pros de l’abattage, en voilà une belle fin pour un pin sylvestre.
Ils auraient pratiqué l’entaille de direction : un premier trait parallèle au sol, le plancher, puis, à environ trente-cinq degrés, le second qu’ils appellent le plafond. Le dernier trait à l’opposé de l’entaille de direction m’aurait fait basculer exactement à l’emplacement choisi. Devant autant d’expertise, il n’y aurait eu plus qu’à s’incliner. De ma souche ne serait restée que la trace de la coupe. Dans mes rêves cette coupe est rose. Une couperose !

Si ces artistes m’avaient choisi, j’aime à penser que je leur aurais opposé une belle résistance. Une Belle Résistance !

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