Le Traversier, Revue Littéraire
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Allez v’nez danser ! (revue 25)

Texte proposé par Peggy Malleret

- Monsieur de Toulouse-Lautrec, accepteriez vous de m’accorder cette danse ? C’est comme ça qu’on dit chez toi. Non ?
- Arrête de t’moquer, tu n’crois pas qu’j’en supporte assez ! Comment veux-tu que j’danse avec ces jambes atrophiées ?
La jeune femme est surprise, elle n’a jamais entendu Lautrec se plaindre. Malheureux ? Pas lui, impossible ! Il est toujours en train de rire. Il s’en fout bien de son corps. Néanmoins cette réponse la touche.

- J’te promets qu’tu peux. T’arrêtes pas d’nous dessiner, d’nous peindre, d’avoir des bontés pour nous. T’as jamais un mot moche, on est comme des femmes de la haute avec toi. Ben moi j’veux qu’ tu goûtes à c’plaisir.
- Quel plaisir ? M’ridiculiser ? C’est honteux c’que tu fais !
« Décidément bizarre Lautrec aujourd’hui »
- Dommage qu’tu comprends rien. J’voudrais qu’tu sois comme tout le monde pour une fois. J’y mets pas de pitié ! Si j’devais avoir d’la pitié ça s’rait plutôt pour moi, vivre dans un endroit pareil à offrir mon corps au plus offrant. Ah ! La voilà ma gloire à moi, ne m’culbute pas qui veut. J’ai gagné du galon ! J’suis pour ces messieurs de la haute. Et puis flûte, si c’est comme ça qu’tu le prends, laisse tomber.

Comment croire que quelqu’un ait sincèrement de l’empathie pour lui. Bien sûr on admire ses talents de peintre, de lithographe, de dessinateur, mais c’est son argent, sa façon de se moquer de lui même, de ne cesser de faire rire ceux qui l’entourent et aussi sa capacité de boire qui le font aimer dans les milieux interlopes de Montmartre.

Lorsque Lautrec est au Moulin Rouge, bien après que l’orchestre a rangé ses instruments et que les gambilleuses ont cessé de lever la jambe, il faut rentrer seul, affronter ses démons ; alors il a soif encore et encore. Il trouve toujours un assoiffé pour le suivre. Pourtant il a tellement d’amis qui l’aiment sincèrement mais pas une vraie femme, de celles que l’on épouse.

Le « petit bijou » de sa mère qui l’adore sait qu’il fait l’objet de moqueries, que parfois il fait horreur mais il s’étourdit d’alcool, de peinture, d’humour, de jolies femmes à son bras. Des exclues comme lui, danseuses ou locataires de maisons closes. D’ailleurs maintenant il y vit quasiment à plein temps. Ces pauvres filles sont devenues sa famille, elles le câlinent, l’écoutent, l’aiment à leur façon. Lui les peint, les dessine, va chercher leur âme et leur mal-être. C’est ça qu’il veut transcrire en peinture.

- Alors on danse la caf’tière* ? Allez viens, fais pas ta mauvaise tête. La « marquise » m’a prêté le gramophone, c’est bien parce que c’est toi !
- Elle a bien dû rire !
- Tu m’casses la tête, c’est bien la première fois que j’t’entends t’apitoyer sur toi-même. T’arrives pas à comprendre que plein de gens t’admirent. Tu peins bien, t’arrêtes pas de nous faire rire, t’es gentil, et élégant avec ça, mazette !
C’est vrai qu’maintenant tu bois trop. Regarde-toi, l’absinthe n’te suffit plus faut qu’t’y rajoutes du cognac !
- Quel beau portrait !
- Ça t’connaît ! Allez viens. Essaie au moins !

Lautrec fait preuve de bonne volonté devant cette charmante Lulu-gueule-d’ange à moitié dépenaillée qu’il adore peindre. Il se reprend et met son « habit-de-la-vie-est-belle ».

- Lâche tes cannes et accroche-toi à moi.

Quelques pas hésitants et Lautrec pense à la « vraie vie », la sienne s’il n’avait pas été ce nabot. Depuis quelques temps, il peint à plusieurs reprises Madame Honorine Platzer qui n’appartient pas au milieu de ses modèles. Est-ce pour oublier les Goulue, Nini Pattes en l’air ou Rayon d’Or ainsi que les prostituées qui lui vendent leurs charmes ? C’est de la tendresse qu’il veut. Pas celle de sa mère qui en déborde, celle d’une femme de sa classe.
Pas assez concentré sur ses pas maladroits, les semelles de cuir de ses bottines dérapent sur le parquet trop ciré, il glisse et s’effondre lourdement dans d’horribles douleurs. Rire, rire toujours, cacher sa détresse, son désespérant handicap qui l’entraîne dans une humiliation insupportable.

- Oh non ! se désole Lulu.
Elle l’aide comme elle le peut à se relever. Lautrec se reprend, retrouve rapidement cette façade de vitalité et de verve que lui avait fait perdre l’idée saugrenue de Lulu. Il plaisante, se moque de lui-même sans un reproche pour la jeune femme qui ingénument, cherchait à lui faire plaisir. Il a envie de hurler sa détresse, mais il insiste,

- Allez on r’commence, j’suis sûr qu’ça ira mieux. J’aime beaucoup danser !
Mensonge sur mensonge, espérant que Lulu refusera.

- Oh non m’sieur de Toulouse-Lautrec, j’suis vraiment désolée, j’aurais pas dû.
- N’pleure pas ma jolie Lulu. Viens, j’vais t’offrir du champagne.

Décidément, cette « vraie vie » à laquelle il souhaite si ardemment participer ne lui fera donc jamais la grâce de l’accepter.

* Les prostituées lui ont donné le surnom de « cafetière » en raison de son priapisme. (La vie de Toulouse Lautrec d’Henri Perruchot)

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