Le Traversier, Revue Littéraire
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Premier prix 2019 : "Gertrude" de Michelle Foussier

- Tu viens, ma poule !
- Pas de familiarités, tu veux ?

Coquette et Jacquotte, deux magnifiques gallinacées de la ferme biologique sarthoise Chantecler, bien qu’inséparables, se chamaillaient comme à l’accoutumée.

Le jour s’était levé, les poules quittaient peu à peu leur abri et commençaient à s’égailler dans l’enclos herbeux. Le ballet incessant de leurs allers et venues durerait jusqu’à la tombée de la nuit comme si le défi quotidien consistait à ne laisser aucune chance de salut au moindre vermisseau. Elles passaient, repassaient dans leur domaine, d’une démarche élégante, picoraient inlassablement des miettes invisibles, caquetaient en croisant une compagne, grattaient frénétiquement le sol pour déloger quelque insecte tapi dans la terre.

Plusieurs fois par jour, une ombre se profilait sur l’enclos. C’était la fermière qui jetait à la volée une pluie de graines. Les poules convergeaient alors vers elle à toutes pattes en caquetant de plaisir. Le croupion en l’air, elles picoraient allègrement la manne céleste. Ah ! Il faisait bon vivre à la ferme Chanteclerc, rien à voir avec le régime concentrationnaire des élevages en batterie où dans d’immenses hangars les volatiles étaient encagés ! Ici, les poules vivaient en plein air et étaient nourries comme des reines. Chaque jour, elles ressentaient comme un déchirement dans leurs flancs, elles étaient prises d’une envie pressante de rejoindre le pondoir. Quelle fierté au bout d’un moment de découvrir sous elles le fruit de leurs entrailles ! Il serait dûment estampillé, rangé dans une boîte pimpante et proposé aux gens de la ville soucieux de leur santé.

Un superbe coq, nommé Tarzan, veillait sur le cheptel.
« Quel prétentieux ! » murmuraient certaines poules. C’est vrai qu’il était fier Tarzan, avec son jabot et sa crête écarlates, son plumage flamboyant et son grand panache de plumes couleur émeraude qui lui ornait le croupion. Son « cocorico » puissant retentissait jusqu’aux confins du département. En réalité, elles étaient toutes amoureuses de lui. Il usait abondamment de son droit de cuissage et si elles se dérobaient à ses assauts autant qu’elles le pouvaient, c’était pour mieux apprécier le moment de la reddition.

Un jour, un bruit se répandit au poulailler : Gertrude avait disparu. Gertrude était la doyenne de la basse-cour. Elle avait réduit peu à peu son activité de pondeuse, puis irrémédiablement, avait atteint l’âge de la ménopause. Elle s’occupait de la marmaille piaillante des poussins nouveau-nés, les prenant sous son aile quand leurs mères étaient occupées.
- Elle est peut-être allée chez le dentiste ! gloussa Grisette, jamais à court de plaisanterie. Une salve de « cot, cot, cot » courroucés cloua le bec de l’insolente.
Toutes les poules confirmèrent ne pas avoir vu depuis un bon moment le plumage roux et l’embonpoint de Gertrude déambuler dans l’enclos. Tarzan prit les choses en main :
-  Allez vous coucher mes poulettes, je vais mener l’enquête. 

Les poules regagnèrent leur perchoir pour la nuit. Au bout d’un moment, Coquette chuchota à l’oreille de Jacquotte :
- Tu dors ? 
Jacquotte souleva une paupière :
-  Non.
- Tu crois qu’il est arrivé quelque chose à Gertrude ? continua Coquette.
- Tais-toi, répliqua Jacquotte, tu me donnes la chair de poule. 

Tarzan fit le tour de la ferme. Arrivé près du tas de fumier, les yeux lui sortirent de la tête devant le spectacle horrible : la tête de Gertrude, ses pattes, ses plumes rousses gisaient parmi les feuilles de choux, les pelures de pommes de terre et le purin. Il comprit quel sort avait réservé le fermier à la pauvre Gertrude.

Il revint vers le bâtiment de la ferme et sauta sur le rebord d’une fenêtre. Il risqua un coup d’œil à l’intérieur. Dans la salle à manger, toute la famille du fermier était réunie. La fermière apporta un grand plat fumant qu’elle déposa sur la table. Tarzan reconnut, entouré d’une couronne de pommes de terre et de carottes, sur un lit d’oignons frits, le corps nu de la pauvre Gertrude qu’il avait si souvent étreint avec plaisir. Il préféra ne pas assister au dépeçage de sa congénère et revint vers le poulailler. Il avait perdu de sa superbe, le Tarzan : sa crête lui pendait sur l’œil, son panache de plumes émeraude traînait sur le sol, son cou d’habitude si raide était affaissé. Il lui incombait d’annoncer au poulailler la recette de cuisine selon laquelle leur aînée avait terminé son existence. Il essaya d’adoucir son propos :

-  J’ai vu Gertrude, mes cocottes, elle n’est pas en grande forme. Je peux même vous dire qu’à l’heure qu’il est, elle n’est plus qu’un tas d’os déposés sur le rebord des assiettes. 
Un cri d’effroi parcourut le poulailler, certaines s’évanouirent.
- Alors, je vous en conjure, mes pondeuses, ne ménagez pas vos efforts, les exhorta Tarzan. Déposez le maximum de vos bons gros œufs sur la litière de vos pondoirs, c’est votre assurance-vie. Essayez même, si vous le pouvez de vous transformer en poules aux œufs d’or.

Depuis lors, il y avait la queue devant les pondoirs. Coquette demandait à Jacquotte :
-  Alors, il est comment ton œuf ? Lourd, jaune, étincelant ? 
-  Ben, non… normal, répondait Coquette.
-  Aoh…. Pousse-toi, je vais essayer à mon tour. 
Mais Coquette n’avait, pas plus que Jacquotte, réussi à expulser un œuf en métal précieux ; elle avait produit un de ses magnifiques œufs, d’une jolie couleur brun caramel pailletée de petites taches claires qui trônerait sur le coquetier d’un citadin en mal de produits authentiques.

Le fermier s’étonna du regain d’intérêt de ses poules pour les pondoirs. Il en attribua le mérite aux compétences managériales de son coq. Tarzan ne risquait pas, grâce au rendement des gallinacées de son harem, dans l’immédiat tout au moins, de se retrouver en morceaux baignant dans une sauce au vin.

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