Le Traversier, Revue Littéraire
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Deuxième prix ex-aequo 2018 : "Lampeduza" de Patrick Uguen

Je m’appelle Bikira. Je suis morte à douze ou treize ans. Je ne sais plus très bien. Les registres de nos mairies sont vagues. Je sais que je commençais à avoir des seins, je perdais mon sang tous les mois. Et puis ils sont venus et je suis morte devant mes parents morts et mes habits déchirés et mon corps battu, violé et reviolé. J’ai longtemps saigné après. Sûrement trop. Il ne se passe plus rien. Chaque mois, j’attends. Ils ont tué la femme. Elle est morte à douze ou treize ans. J’ai perdu tant de sang et mon âme si longtemps. Je ne dois plus en avoir assez pour avoir un enfant. Et mon futur mari ? S’il ne sait pas mon passé, c’est ma seule chance d’avoir un mari, comment lui dire que je suis stérile ? Il me répudiera et prendra une autre femme, une vraie. Je ne suis pas une femme. Ils l’ont assassinée dans mon ventre et ma tête n’est plus que la poursuite du long cri que j’ai poussé toute cette nuit. Même en sécurité, même libre, même mariée, je serai leur esclave à jamais. Je ne serai jamais mère.
Je n’ai pleuré qu’une seule fois. Ici, on a trop besoin d’eau. L’eau c’est tout. Plus que l’or et l’argent. Alors, ici, si on pleure, c’est pour quelqu’un, c’est pour lui faire le don de ce qu’on a de plus précieux. Sinon c’est blasphémer. Et j’ai pleuré sur moi cette nuit-là.

Je m’appelle Bikira et j’ai trente ans. Stérile et sèche. Mes seins sont des outres vides. J’ai fui ce pays. Ailleurs, peut-être, j’aurais pu oublier. Vous comprenez. C’est pour ça que j’ai traversé. Mais ils m’ont poursuivie. C’est dans ma tête qu’ils sont. J’aimerais mourir vite et ce sont d’autres qui sont morts noyés ! Pourquoi je n’ai pas eu leur place ? Je n’ai connu que la souffrance. Je crie toutes les nuits. Dans le dortoir, ça gêne les gens. Ils ont tous vécu leur enfer. Ils veulent juste dormir.
Vous me demandez des papiers. Vous me demandez de prouver ce qu’ils m’ont fait. Vous me demandez de vous raconter encore. Vous vérifiez mon corps. Vous voulez que je reparte parce qu’il n’y a plus de guerre. Mais je n’ai plus de terre et, là-bas, ceux qui m’ont violée sont de ceux qui sont au pouvoir.
Dites-moi. Je ne prendrai pas de place. Je resterai là et vous ne me verrez plus jamais, vous n’entendrez plus parler de moi. Dites-moi…
Ah, je pleure. Je pleure encore sur moi. Pardon, pardon. Comment faire pour que mon corps devienne silence ?
Non, je n’ai pas de papiers. Quel âge j’ai ? Je dois vous raconter ? Est-ce que j’ai apporté des preuves ? Est-ce que je suis venue avec des témoignages ? Est-ce que je risque toujours quelque chose ? Je dois vous raconter encore ?
Je m’appelle Bikira.

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