Le Traversier, Revue Littéraire
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Deuxième prix du Concours 2023

Texte proposé par Anaïs Picard

Souffle

La pelouse clôturée est son terrain de promenade. Ses petites jambes l’emmènent, de-ci, de-là, selon un itinéraire défiant tout raisonnement. Antoine erre. Soudain il s’arrête. Sa tête se redresse, ses lèvres remuent, un large sourire naît sur son visage enfantin. Indifférent au ballon, au toboggan et au tricycle qui l’attendent, le garçon déambule. Une fleur de printemps, un souffle de vent, nul ne sait exactement, il s’immobilise à nouveau, tourne son regard rieur vers les cieux. Il semble heureux. Puis la marche reprend. Ainsi toute l’après-midi.

Sa mère l’appelle, c’est l’heure du goûter. Antoine ne répond pas. L’entend-il seulement ? Elle n’en est pas sûre. Son nom tournoie dans l’air, emplit le jardin. Antoine ne réagit pas. L’errance continue, le nez de l’enfant frémit, à nouveau il s’arrête et sourit. Sa mère se chausse et va à sa rencontre. Le petit bonhomme n’accourt ni ne fuit, il ne la voit même pas. Elle caresse ses boucles, le prend par la main : « Viens Antoine, on va manger ». Il se laisse emmener.

Antoine ne joue pas aux petites voitures. Il ne construit pas de maison en Duplo, ne donne pas vie à ses dinosaures de plastique. Quand il dessine, il remplit ses feuilles de lignes. Toujours des lignes, de bas en haut. Des lignes sinueuses, des lignes qui bouclent, d’autres qui vont droit au but. Et ce qu’il préfère, Antoine, ce sont les lignes bleues. Il peint le bleu clair au pinceau fin, des touches légères, des pointillés. Pour le bleu roi, il préfère les doigts, qu’il pointe ou laisse traîner. Quand Antoine s’empare du bleu foncé, c’est qu’il est en colère. Il utilise le rouleau et noircit sa feuille de larges bandes. Il replonge le rouleau dans la couleur, ajoute une couche sur le papier, reprend de la peinture et poursuit son œuvre, menaçant. Le geste devient rageur. Couche après couche, Antoine étale sa fureur, le papier absorbe la tempête, gondole, dégouline de trop plein. Sur ses doigts, presque rien. Le petit garçon a la rage propre.

Maman a épluché une pomme. Patiemment, elle le regarde manger, quartier après quartier. Il les saisit du bout des doigts, les croque, désintéressé. Elle lui pose des questions sur ce qu’il faisait dans le jardin, sur ses découvertes, sur le goût du fruit. Antoine regarde par la porte-fenêtre, absent à la conversation. Après la pomme vient le verre d’eau, à la paille. Il aspire, déglutit, le rituel est accompli. Il veut ressortir. Maman soupire, regarde son enfant partir.

Le vent s’est levé. Il souffle par rafales, fait danser le feuillage naissant. Les dernières feuilles mortes sont emportées, elles s’élèvent, vrillent, tourbillonnent. Antoine suit les arabesques qu’elles dessinent sur le ciel nuageux. Une fenêtre claque chez les voisins. La vieille porte de l’abri de jardin grince au gré des bourrasques. Le vent siffle aux oreilles du garçon. Il a arrêté ses pas. Il offre ses joues rebondies au souffle tempétueux qui s’accentue. Sa capuche écrase ses boucles blondes. L’enfant vacille légèrement. Maman le rappelle, il faut rentrer ! Mais Antoine ne l’entend pas. Il écoute le flux. Il hume le printemps naissant, l’odeur de mousse qui lui parvient et celle, plus âcre, du poulailler qu’il est temps de nettoyer. L’air est humide, la pluie ne va pas tarder. Antoine ne sent pas la fraîcheur qui l’annonce, pas plus que ses cheveux qui fouettent son visage. Pourtant le petit garçon semble attentif. Il est pleinement présent au souffle. Des larmes discrètes perlent de ses yeux irrités par le vent. Ses lèvres remuent sur une conversation qu’il est le seul à entendre.

Maman l’a rejoint. Elle serre les pans de son gilet, rentre les épaules pour se protéger, bien inutilement, des déferlantes célestes. Elle observe son enfant, n’ose pas le toucher, il paraît si libre dans le vent ! Il s’offre tout entier à l’élément. Il parle. Elle ne saisit que des bribes, n’y trouve pas de sens. Soudain, la tempête mugit, impétueuse. La mère se plie en deux, veut attraper la main de son petit, il ne bouge pas. Il se tient droit, menton relevé, comme si le vent ne l’atteignait pas. A l’assaut suivant, le gamin éclate de rire. Ses mains sont secouées de tremblements, sa tête dodeline de plaisir. Le son cristallin, tellement joyeux, de son rire d’enfant gagne sa maman. Enfin, elle redresse la tête. Elle desserre l’étreinte qu’elle imposait au gilet, relâche ses muscles et ses sourcils, goûte les caresses du vent. A son tour, elle rit. Et dans la puissance de la tempête qui l’enveloppe, Maman découvre un écrin de liberté.

Ils sont à l’abri au salon. Maman a débarrassé son fiston et range la veste et les bottes en caoutchouc. Elle frictionne ses petites mains rougies, embrasse sa joue froide. Dehors, les nuages ont craqué, le ciel tonne et les gouttes martèlent la porte-fenêtre. Malgré ce vacarme diluvien, Maman se sent étrangement calme. Un parfum de tempête flotte dans les boucles emmêlées d’Antoine. Mère et fils se sont rejoints, le temps d’un souffle.

Maman sort les pots de peinture et les feuilles cartonnées. Elle mélange du blanc au bleu pour créer les nuances. Dans le tiroir de la cuisine, elle prend deux pailles en métal doré. Elle dépose une goutte de bleu indigo sur le papier et, paille en bouche, souffle sur l’épais liquide. La peinture s’éparpille en fines traînées, sur lesquelles elle souffle à nouveau. Un labyrinthe de possibilités se répand et Antoine observe, émerveillé. A son tour, il s’empare d’une paille dorée. Il choisit un bleu sombre et l’étend au gré de ses expirations. Le rouleau des colères est sur la table de dessin, Antoine n’y touche pas. Il libère un bleu azur, puis un bleu pâle. Les lignes de couleur se croisent en un foisonnement de carrefours. Les traînées partent de bas en haut, multiples chemins de vie. Maman observe le vent du plaisir emporter son fils. Entre deux souffles, Antoine lève les yeux vers sa mère, lui sourit de toutes ses dents. Cette fois, Maman sait pourquoi.

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