Le Traversier, Revue Littéraire
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Les trois terrasses du paradis

Texte proposé par Arlette Millard

Enfant, j’imaginais le Paradis comme une terrasse suspendue au-dessus des nuages d’où, dans un avenir hypothétique, je me pencherais pour apercevoir dans une éclaircie la beauté de la terre que j’avais quittée et l’histoire des hommes qui allaient me survivre.
C’est pourquoi les terrasses me sont toujours apparues comme des lieux paradisiaques et celle où se situe mon premier Paradis s’appelle à Pau le boulevard des Pyrénées qui va du Palais Beaumont au château des rois de Navarre. Haussée au-dessus d’une vallée au pied de laquelle dévale un gave assez furieux au printemps, la terrasse ressemble à un long théâtre dont le lever de rideau rare, imprévisible et combien souhaité, découvre la plus belle machinerie de montagnes imaginable, une féerie éclatante et presque aveuglante d’éclats de soleil et de miroirs de glace découpant le ciel d’arêtes acérées qui, le soir, se dissolvent en fumée dans la brume, si bien qu’après les avoir vues si proches, on croit les avoir rêvées.
Lieu de promenade et de rencontre, nous y retrouvions à la sortie du collège nos amoureux du Lycée Louis Barthou et l’été, quand le soleil tapait fort, nous prenions nos bicyclettes pour débouler jusqu’au Gave et nous jeter dans ses courants glacés et délicieux, délicieux aussi les baisers volés et consentis sur les berges où nous nous séchions au soleil.
Ma deuxième terrasse s’ouvrait sur la Méditerranée chez mes grands-parents qui habitaient sur le port de Sanary. Situé au troisième étage de la maison, cet espace modeste nous offrait en cadeau le port et ses barques de pêche, la jetée et son phare, et jusqu’à l’horizon, la mer, somptueuse et incandescente.
La terrasse n’était pas un paradis facile, accessible en tout temps. Tantôt balayée par un mistral violent, tantôt matraquée par un soleil brûlant, il fallait attendre le soir pour y déplier les chaises en fer que mon grand-père rangeait au grenier. Le spectacle était à la fois sur le port et sur la mer piquetée des feux des pêcheurs au lamparo et au ciel glorieusement suspendu au-dessus de nos têtes. Mon grand-père m’apprenait le nom des constellations, la Grande et la Petite Ourse, Orion et son baudrier, Véga, Pégase et Cassiopée.
Une fois par semaine, ma grand-mère montait sur la terrasse le linge qu’elle avait fait bouillir avec de la cendre dans une lessiveuse en zinc. Il ne mettait pas longtemps à sécher et les draps, éblouissants de blancheur, claquaient comme des pétards, s’enroulaient, se lestaient de vent et nous échappaient …Une fois, un drap aventureux, tout gonflé de Mistral, s’est pris pour une voile de bateau, et s’est envolé par-dessus la terrasse jusqu’à la mer. Et nous de rire !
La troisième terrasse, je l’ai découverte à Florence dans les jardins Boboli. C’était à l’heure où le soleil allonge les ombres qui dessinent sur le sol un quadrillage léger. Il m’a immédiatement rappelé le tableau que Corot avait peint au même endroit et au même moment de la journée. C’était la même terrasse surmontant la ville de Florence où, au-dessus des toits et des arbres, se dressaient le Campanile, le Duomo et le Palazzo Vecchio sur un fond de collines bleutées envahies par endroit d’obscurités violettes. Les deux prêtres que Corot avaient peints sur la gauche avaient disparu mais le soleil était toujours là, oblique, doré, succulent.
Le souvenir du Corot vu au Louvre ne modifiait pas la vision que j’avais de la terrasse mais au contraire, venant en surimpression, l’enrichissait et lui donnait un supplément d’éternité. La vue de Florence, à cet endroit-là, n’avait guère changé depuis 1835, époque où Corot y vivait et me permettait de l’imaginer assez semblable à ce qu’elle était quelques cinq cents ans plus tôt. En somme, Corot m’avait offert la promesse du bonheur que je ressentais aujourd’hui dans les jardins Boboli comme un écrivain vous met l’eau à la bouche en vous décrivant un lieu que vous ne connaissez pas encore mais que le hasard, un jour vous mettra devant les yeux.
C’était peut-être cela, le Paradis.

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