Le Traversier, Revue Littéraire
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Oscar

Texte proposé par Yves Aillerie

Elle n’attendit pas que je vienne lui ouvrir sa portière et descendit seule de l’auto.
« Non, pas maintenant », dit-elle en repoussant la main que je lui tendais.
Un grain de lumière rebondit sur le capot lustré de la voiture et se vrilla dans son regard orange, espiègle et joyeux. Le jour s’en allait déjà qu’accompagnaient quelques rares passants. Des cris de mouettes, en pointillé, troublaient la musique d’orgue essoufflé du ressac, de l’autre côté de la dune.
« Viens », dit-elle.
La route avait été longue et avait figé nos corps. Nous fîmes quelques pas. Sa main prit la main qu’elle venait de rejeter.
« On est bien, et tu es belle !
- Tais-toi, ou arrête de dire des bêtises. »
« On est bien, pensais-je en silence, et cette fille est jolie. »
De l’autre côté de la dune, le soleil se débattait avec un nuage ou deux qui voulaient l’endormir prématurément. Sur le sable, un sang ocre et rose coulait de ce combat imbécile.
Elle courait presque, maintenant, m’entraînant à la poursuite de ses cheveux impeignés. Elle s’arrêta au pied de la dune et lâcha ma main pour retirer ses sandales. Le vide soudain contre ma paume était froid. Elle mit un genou en terre.
« Ce n’est pas le moment de regarder mes cuisses, dit-elle alors, tu ferais mieux d’enlever tes chaussures, toi aussi. »
Comment avait-elle remarqué ? Elle ne me regardait même pas.
J’arrachai mes chaussures, mes chaussettes. Nous fîmes quelques pas encore. Sa main était revenue dans la mienne. Peu m’importaient le sable et la dune, le soleil rouge qui mourait, la mer, le ciel, tout m’était égal sauf cette main dans la mienne.
« Je veux jouer, dit-elle.
- Non, fit-elle quand je lui pris la taille. Pas ce jeu-là, je veux jouer un jeu important.
- D’accord, dis-je, déçu.
- Ferme tes yeux. Si tu les ouvres avant que je ne te le dise, je me sauve et on ne se reverra jamais ! »
Son visage s’approcha du mien. Je voyais ses yeux, là, si proches, les petites pépites rouges et les deux mondes en bleu. Je sentais sa bouche tout près de ma bouche. Une petite veine au coin de la lèvre battait imperceptiblement sous le duvet.
« Ferme tes yeux », répéta-t-elle.
Je sentais son souffle qui entrait dans ma bouche, poussé par le vent. Je fermais les yeux. Elle posa un doigt sur mes lèvres.
« Tu ne les rouvres plus, plus un seul instant. Promets-moi ! 
- C’est promis !
- Sens-tu le sable sous tes pieds ?
- Oui, bien sûr.
- Non, tu ne le sens pas. Je n’aime pas quand tu mens.
- Je sens le sable sous mes pieds. Il est chaud, encore un peu. Il vient entre mes orteils. »
Elle se baissa, recouvrit mes pieds de sable.
« Et là, tu sens ?
- Je crois, oui. Peut-être qu’il y a des insectes entre les grains de sable. Peut-être qu’il y a de la poussière de sable et des gros grains de sable. Ça me chatouille !
- Tu es bête. Et sans ouvrir les yeux, vois-tu le sable, là ? 
- Je ne vois pas le sable quand j’ai les yeux fermés. Je vois, je vois, attends, laisse-moi un peu de temps pour mieux voir. Je vois, je vois le sable qui bouge, je vois quelques poux transparents qui s’agitent, sautent et font des trous énormes. Certains font des bébés et leurs bébés font du toboggan sur les bords du trou et les petits poux rient comme des baleines. Un peu plus loin, je vois que le sable est mouillé, que des enfants ont fait un château et qu’ils ont été aidés par un papa. Je vois un bout de bois, sur le sable, et plein d’oiseaux, les oiseaux qu’on entend. Je vois, mais c’est peut-être parce que j’ai les yeux fermés, je vois là-bas des jeunes filles très très petites qui dansent en rond et qui parfois sautent en l’air. Je les vois rire, je crois qu’elles chantent. Elles te ressemblent, en miniature.
- Tu es vraiment bête ! Viens, garde tes yeux fermés et marche doucement. »
Je n’avais pas envie de marcher vite. D’abord parce que j’aurais aimé ralentir jusqu’à l’arrêt ce temps-là où je sentais la pression de ses doigts sur mes doigts. Et puis, bêtement, je marchais avec précaution, parce que des brindilles traîtresses et bruyantes s’écrasaient maintenant sous mes pieds nus en craquant. La nature du sol semblait changer sous mes pas. Le vent sur mon visage et sur mon cou se faisait plus mielleux, le bruit des vagues s’atténuait jusqu’à n’être qu’un chuintement. Il était clair que nos pas nous éloignaient de la dune, nous tournions le dos à la mer. Nous marchâmes quelques minutes en silence. Je la sentais là, tout près. Paupières fermées, mille brins d’herbes m’envoyaient des petits signes, comme pour mieux me guider, le vent glissait différemment sur ma joue droite et sur ma joue gauche, je prenais bêtement de l’assurance.
Sans en identifier de signes précurseurs, je sentis l’approche de l’obstacle. Notre rythme lent se ralentit encore jusqu’à l’arrêt.
« Là ! », dit-elle. Elle tendit nos deux mains en avant et les posa sur le tronc d’un arbre.
« Avance encore un peu tes pieds, juste un peu, et ne bouge plus. »
Sous mes pieds, la nature du sol avait changé. Centimètre après centimètre, les brindilles s’étaient faites plus fines, plus amicales, des feuilles mortes se faisaient farine.
Cette fille m’agaçait et j’avais bien conscience d’être son jouet, son sujet pour une expérience bizarre, un truc à elle. Elle m’agaçait mais je connaissais aussi le prix à payer si j’arrêtais son jeu, si par malheur j’ouvrais les yeux.
Elle avait lâché ma main. Un insecte énorme me frôla avec un bruit d’hélicoptère en attaque. Puis il disparut. Je glissais mes pieds sous les feuilles et sentis ce qui devait être un bout de racine. Elle était dure mais, naïvement, je ne percevais pas d’hostilité. « Enfin un repère ! » pensais-je. Je glissai mon pied et calai la paume de mon pied sur le bois. Sous mes talons, la terre et les feuilles étaient douces comme de la ouate.
Elle ne parlait pas.
En s’éloignant, le grondement guerrier de l’insecte bombardier avait laissé dans ma tête la conscience de tous les insectes autour. L’air tout entier était picoté de claquements, de vibrations proches ou éloignées. Avec la fin du jour, quelques oiseaux cherchaient bruyamment le sommeil. Pas une seconde, pas une seule n’était vraiment silencieuse.
Cela faisait maintenant plusieurs longues minutes que durait le jeu. Dans mon cerveau, derrière mes paupières closes, s’installait petit à petit un paysage que je découvrais, curieux et un peu effrayé. Ma main posée sur l’arbre, les pieds nus dans l’humus, étonné, muet, je me sentis soudain intrus. Je le savais, maintenant, elle m’avait amené là pour ça. Étranger. Intrus. Intrus. Ici, je n’étais rien alors que l’insecte qui chatouillait mes pieds et me piquait avait sa place, son rôle. Ici, je ne savais rien de cet arbre que je touchais, qui me touchait. Je ne savais rien. Je n’étais rien. Rien qu’un voyeur, rien que le voleur de l’intimité de tous ces personnages que mes yeux fermés me révélaient.
Ma main posée sur l’arbre s’ouvrit plus large et je posai ma seconde main. L’écorce était ferme, à peine rugueuse. Je glissai mes mains puis mes bras autour du tronc. Il était large. Je le sentais si solide. Peut-être même me protégeait-il. Ma main droite rencontra un peu de mousse sèche que mes doigts frôlèrent inconsciemment. Il me semblait, quelle arrogance, que nous faisions connaissance, l’arbre et moi. Millimètre par millimètre, il marquait son territoire sur mes paumes pour que je ne l’oublie pas.
« Mais il est si grand, pensais-je. Il semble si vieux. Que connaîtrai-je jamais de lui, que sait-il de moi ? »
Que faisait-elle pendant ce temps ? Peut-être s’était-elle éloignée ? Peut-être s’était-elle adossée à l’arbre, elle aussi. Que cherchait-elle ?
Avec son jeu d’enfant, elle avait ralenti mon temps, elle avait réussi à ralentir notre temps, pour que le vent dans mon cou, pour que le froid, pour que la douceur du sol sous mes pieds, pour que la mousse entre mes doigts, pour que ce tronc rude contre mon torse entrent en moi pour me marquer plus complètement. Je ne sentais pas vivre l’arbre, non, je ne sentais pas les craquements de son bois et de ses branches, je ne sentais pas les vibrations d’un corps qui vit, mais je percevais la force de celui qui a tout son temps, qui avance au travers des saisons sans vieillir, sans bouger, courtisé par le vent et les abeilles, distrait par les oiseaux. Je découvrais une autre vie que la mienne, une vie en miroir. Moi, je pouvais courir à travers le monde, lui était à tout jamais sur ce petit bout de terre. J’avais ma jeunesse qui fuyait, lui avait l’éternité. Je vieillirais, il grandirait. Je retrouverais bientôt contre ma paume une autre main douce et tiède pour dire mon amour et lui, c’est au vent et aux abeilles qu’il confiait ses envies de tendresse. Il était ce que je n’étais pas, j’étais ce qu’il n’était pas et j’eus la sensation prétentieuse qu’il en faisait le constat en même temps que moi.
« Est-ce que tu peux me dire comment s’appelle cet arbre ? »
Sa voix me surprit, elle dut répéter.
« Est-ce que tu peux me dire comment s’appelle cet arbre ? 
Quelle question ! Je ne connais rien aux arbres. Chêne, frêne, charme, je connaissais ces noms. Mais à quoi pouvait bien correspondre cette écorce rude, aux vallées profondes, amicale et sévère. Comment savoir les yeux fermés s’il avait des glands pour siffler ou des feuilles pour ma toux ?
- Oscar, je crois.
- Oscar ? Oscar. Tu as sûrement raison. Il s’appelle Oscar. »
Elle posa ses deux mains sur mes joues.
« Tu peux ouvrir tes yeux, maintenant. »
La nuit était presque tombée. J’ouvris les yeux.
Oscar. Peut-être avais-je gagné un ami.
Un baiser, aussi.

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