Le Traversier, Revue Littéraire
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Texte proposé par Hélène Sanchez-Bassié

Elle avait l’art des listes et ne pouvait s’empêcher de mettre par écrit, de façon brève et sèche, quelques mots – issus d’un jugement hâtif – bien sentis pour ordonner et caractériser ce que valait et vaudrait chacun des jeunes adolescents qui lui étaient confiés.

Quand elle l’observait dans la cour de récréation, en classe et dans le contenu des devoirs qu’il rédigeait, elle n’avait qu’une expression pour réprouver le prénom :

Louis, “ce bête “. Selon elle, tout était dit.

D’une complexion délicate et d’une réserve presque maladive, le jeune Louis ne se liait que de loin en loin au reste de ses camarades, rougissait dès que Mlle Odile le débusquait pour l’ interroger, remettait des rédactions pauvres et rabougries. Sa confiance encore enclose, il se sentait capable de presque rien et était convaincu de penser peu et mal. Au commerce des êtres il préférait celui, plus silencieux, de la nature et des animaux.

Louis “ce bête “ avait compris que Mlle Odile l’avait relégué en un ailleurs d’où il serait difficile de revenir.

Il advint, conformément à son programme établi, qu’ elle proposa à ses élèves l’étude de quelques Fables de Jean de La Fontaine ; ces courts récits à l’intrigue rapide et vive firent irruption dans la vie de Louis, comme une source qui tout ensemble abreuve et déclenche la soif. Ces tableaux vivants le captivaient, il aimait le lien subtil entre l’animal et l’homme, car le caractère et les propriétés de l’un donnait accès à une connaissance précise de l’autre.

Au cœur même de l’envoûtant plaisir de la découverte et de la lecture jusqu’alors insoupçonné, surgit l’exercice. Inattendu, incompréhensible, ébouriffant. Un temps de réflexion avait été nécessaire afin d’entrer dans ce que Mlle Odile avait présenté comme un jeu.

Vous réécrirez la fable de votre choix sans la voyelle E.

Le E rayé, écarté, banni de la liste des voyelles fut pour Louis un choc, une provocation. Le jeu, en effet, lui parut amer car l’exclusion qui le fondait étendait son domaine jusqu’à toucher les sons et raréfiait les possibilités de réussite des élèves peu doués.
Son choix se porta sur “ Le lièvre et les grenouilles ” ; il affectionnait particulièrement ce petit mammifère sauvage qui, comme lui, était pétri de peur et, à la différence de la morale de la fable, il ne trouva dans son jeune cœur aucune consolation à savoir que les maux des autres étaient parfois plus graves que les siens.

Le dictionnaire devint son ami, lui révéla le monde des mots, lui offrit la farandole des synonymes nécessaires pour éviter le E et le texte prit forme.

Un bossu, dix crapauds

Un bossu dans son abri nourrissait son imagination
car, sur quoi agir dans un abri ? ; il bayait, donc.
Dans un profond cafard il s’abîmait :
un trac corrosif mord l’animal qui s’assombrit.
“ Humains froussards par constitution sont dans l’affliction - disait-il ;
ils sont impuissants à jouir d’un bon bout pour grossir, ils n’ont jamais un plaisir pur, sont toujours pris d’assauts distincts.
Voilà ma situation : sauf un coquillard dispos, un trac maudit contraint mon repos.
- La solution gît dans la modification, dira un ciboulot savant.
- Or, un vrai poltron choisit-il la modification ?
- A coup sûr, ma foi oui, à l’instar du capucin tout individu craint.”
Ainsi raisonnait un bossu, par nous fort connu, alors qu’il faisait faction. Il vivait craintif, insatisfait, brûlait pour tout : un courant d’air, un ton assombri, un brimborion.
L’animal chagrin, ruminant son motif, oit un doux bruit qui lui fut un signal à fuir son abri.
Il passa au bord d’un lac. Cinq crapauds aussitôt y ont bondi : plouf, plof, ploc. Cinq crapauds ont disparu dans un trou profond illico.
“Oh ! dit-il, un trouillard produit un aussi grand trac pour autrui ! Quand j’y suis, mon prochain craint aussi ! Pour sûr, suis un pair du tocsin ! D’où jaillit mon attribut vaillant ? Quoi ? Dix crapauds pris par un frisson vis-à-vis d’un capucin ! Moi, un soldat foudroyant !
Il n’y a, ma foi, si capon ici-bas qui n’y soit battu par plus parfait poltron.

Louis “ce bête” fut le seul à déposer son labeur, telle une offrande, sur le bureau de Mlle Odile. Surprise, elle posa un regard ému qui, pour la première fois, enveloppa le jeune adolescent d’attention et de respect. A haute voix elle lut le texte, les élèves applaudirent à tout rompre.

Louis Vaillant – c’était son nom – rentrait d’ exil.

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