Le Traversier, Revue Littéraire
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Smartphone

Texte proposé par Alain Lafaurie

Jeune femme, je devine le temps que vous avez passé ce matin dans votre salle de bains. Sans doute une lotion hydratante pour le visage puis une crème de jour. Du mascara pour allonger et noircir vos cils de biche. Du bleu sur vos paupières et probablement un coup de crayon noir pour allonger vos yeux. Pour finir un rouge à lèvres rose saumon et du gloss pour la brillance. Le miroir vous a renvoyé l’image avenante d’une personne active et prête à tous les défis.
Le trottoir résonne du claquement à haut tempo de vos bottines haut talon en croco. Vous avez rabattu votre châle aux teintes indiennes qu’un vent frisquet avait décroisé. Des silhouettes, des ombres se perdent dans votre sillage parfumé. Vous feignez l’indifférence aux propos salaces qu’un jeune beur vous a adressés en les précédant d’un sifflement admiratif.
Sur le quai de la gare, vous attirez les regards. Mais à qui réservez-vous votre féminité ?
À votre entourage professionnel sans doute. Votre mise et votre apparence sont-elles le plus qui emportera un marché ? Ou, comme pourraient le penser les machos qui font fi de vos compétences, un atout pour une promotion canapé ? Et si, tout simplement vous recherchiez l’âme sœur ?
Alors, pourquoi, nom d’un petit bonhomme, vos yeux si admirablement maquillés se dérobent-ils aux passants en se penchant sur cet objet rectangulaire lumineux dont on serait presque jaloux tant il accapare votre attention. Vos doigts aux ongles vernis pianotent à vitesse vertigineuse un message dont je paierais cher pour en connaître la teneur. Ma parole, seriez-vous sur Meetic ?
Mais oui, vos avez rempli deux formulaires. Vous avez soigné celui qui vous concerne en décrivant votre physique, photo avantageuse à l’appui mais dans ce domaine qu’avez-vous à cacher ? Votre personnalité : énergique, entreprenante et vos goûts cinéma d’auteurs, expositions, l’aviron et le tennis comme activités sportives. Celui de votre recherche vous a pris plus de temps. Comment avouer votre dilection pour les hommes mûrs ? Finalement vous avez coché la case indifférent pour la tranche d’âge quitte à écarter les jeunes coqs qui se présenteraient. Social, ouvert, protecteur et drôle sont les qualités que vous avez listées.
Depuis votre inscription,vous avez décliné une bonne vingtaine de propositions. L’une d’entre elles vous a fait sourire. Un dessinateur de mangas coréen se proposait de vous adopter comme modèle dans sa prochaine parution. Flatteur, aviez-vous pensé, mais vous n’aviez pas le goût d’être couchée sur papier glacé.
Soudain, là sur le quai de gare, vous recevez une alerte. Un « match » à 97 % est géolocalisé à une trentaine de mètres. Stupéfiée par la valeur du pourcentage, oh miracle, vous levez vos yeux de biche mais pour une fois vous n’êtes pas le gibier. Dans la foule de banlieusards vous cherchez votre proie. Ce ne peut être ce jeune homme jean basket sweet chasuble qui se fond dans la masse, pourtant il a de beaux yeux et des cils presque féminins, ni cet ouvrier costaud en salopette maculée de plâtre et de peinture. Un peu plus loin des cheveux argentés attirent votre regard. Il pourrait être dans vos cibles, songez-vous, d’autant que l’homme a de l’allure. Doudoune bleue, jean slim et écharpe écossaise mais de quelle couleur sont ses yeux ? Impossible de le savoir, car il est penché sur son smartphone. Bien sûr, vous pestez contre ces geeks accros à leur cellulaire comme si vous n’étiez pas l’un des leurs. Puis, vous pensez qu’il est peut-être en train de visionner ce « match » incroyable.
D’un geste réflexe non raisonné, votre pouce emporte la photo de la cible vers la gauche, la jetant aux oubliettes. Votre « match » a dû détecter l’abandon. Surpris, il lève les yeux.
Waouh ! Des yeux verts à se damner ! Curieux, songez-vous, sur la photo il paraissait plus vieux, plus bouffi. Il a des cernes à peine marquées, des pattes d’oie de bon aloi, des favoris d’hidalgo.
Le train est à l’approche. Subrepticement, vous vous approchez de lui. La porte s’ouvre libérant un flot d’usagers empressés. Il s’efface pour vous laisser embarquer. Et galant, en plus ! En franchissant la porte, vous effleurez sa main, contact électrique.
Toute à votre félicité, vous ne pouvez apercevoir sur le quai d’en face votre vrai « match » qui agite les bras pour attirer votre attention retenue par cet inconnu qui, il vous l’avouera plus tard, ne figure sur aucun listing.

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