Le Traversier, Revue Littéraire
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Trosième prix 2015 Moi, jadis un héros de Stéphanie Grousset-Charrière

Texte proposé par Stéphanie Grousset-Charrière

Il était une fois… Cela commençait toujours comme ça.
Il était une fois, il y a très longtemps, dans une contrée fort lointaine… La voix de maman s’étirait près de moi, je pouvais sentir son souffle tiède sur mon visage. J’aimais qu’elle soit si proche, après m’avoir bordé, caressé les cheveux, embrassé le front. Elle sentait bon. Son parfum avait la douceur d’une soirée d’automne. Quand il m’enveloppait, je me sentais bien, comme blotti au coin du feu, à picorer des châtaignes grillées ou des zestes d’oranges confits en sirotant un lait chaud à la cannelle. Au plus profond de la forêt, dans une minuscule chaumière de bois, vivait un tout petit garçon qui s’appelait Julien…

Julien, c’est mon prénom. Maman aimait bien l’utiliser dans les histoires qu’elle m’inventait. Dans sa bouche, il prenait une saveur merveilleuse. J’étais fier. Le héros de ses récits vivait toujours d’incroyables aventures avec malice et brio.
Elles m’ont tellement manqué ces folles histoires de maman quand tout a basculé.
Le drame est survenu lorsque j’avais huit ans.
Maman n’est pas morte.
Seule sa voix m’a quitté.
Elle m’a abandonné dans le silence.

Comme toutes les autres voix d’ailleurs, celles de papa et de mes frères, celles de la maîtresse, de mes camarades de classe, celles des passants dans la rue, des commerçants dans les boutiques, du chauffeur de bus qui plaisantait tout le temps et celle de la boulangère qui m’offrait toujours une chouquette en souriant jusqu’aux oreilles.
Comme tous les autres sons aussi, le bip-bip du réveil des parents indiquant qu’on allait bientôt prendre le petit-déjeuner ; le sifflement de la bouilloire quand maman s’installait pour une matinée de lecture ou de peinture ; les sempiternels « A TABLE ! » ; le ronronnement de la cafetière qui annonçait la sieste ; et le soir, le grincement de la porte d’entrée à l’heure où papa rentrait de sa journée de travail et qu’on dévalait tous les trois le couloir pour lui sauter au cou ; mais aussi les moteurs de voitures qui me retenaient de traverser une rue, les coups de klaxons, les sonnettes de vélo, les rires, les cris, les Beatles et Vivaldi… la vie.
Brutalement, plus rien.
Juste les va-et-vient d’un ballet quotidien sans mélodie, des vibrations indéfinissables, de vagues secousses d’origine inconnue, des images sans le son.
Sans la vie, pensais-je.

Je ne suis pas mort ce jour-là, mais je me disais que c’était tout comme.
Un soir, je m’endormais après une aventure héroïque aux voix multiples ; le lendemain, je m’éveillais dans mon lit sans qu’un seul bruit ne retentisse. Je jetai un œil au réveille-matin, 7h49. Dans vingt-et-une minutes, il faudrait partir à l’école. Comment mes frères pouvaient-ils être si discrets ? D’habitude, ils criaient dans le couloir, cherchaient leurs affaires, frappaient pressement à la porte de la salle de bain ou à celle des WC. Et maman ? Avait-elle oublié de me réveiller ? M’étais-je rendormi quand elle avait ouvert la porte pour me dire « debout debout ! » comme chaque matin ?

Au petit-déjeuner, mes parents s’agitaient, me faisant de grands signes d’un air agacé. J’observais ces deux grands pantins, articulant leurs mâchoires et leurs bras, sans voix off pour leur donner sens. J’ai d’abord cru à une blague étrange. Mais soudain, ils ont échangé un long regard, avec les sourcils froncés, puis ils se sont assis en face de moi. Je voyais bien qu’ils me questionnaient car leurs lèvres bougeaient et leurs yeux me pressaient de répondre. Je compris que le problème venait de moi.
Je n’entends rien, déclarai-je, inquiet.
Mais les syllabes s’étaient égarées dans ma bouche et je vis qu’ils n’avaient pas compris.
Je n’entends rien, répétai-je.
Là encore, les mots restèrent sans résonance. Je tentais encore et encore de les dire à voix haute, de toutes mes forces, tant et si bien que je vis mes parents se boucher les oreilles et pourtant, je n’avais rien pu entendre de mes propres paroles.
J’étais prisonnier de mon silence.

Ce jour-là, je ne suis pas allé à l’école. Maman m’a gardé à la maison, affichant toute la journée ce petit pli que je n’aimais pas au milieu de son front, celui qu’elle avait quand elle était soucieuse. Le médecin de famille est passé. Il m’a examiné, a parlé avec maman qui se rongeait les ongles. J’ai eu des gouttes dans les oreilles pendant une semaine. Puis de nouveaux examens, à l’hôpital cette fois. Je n’ai pas bien compris ce qui m’arrivait pendant quelques temps, jusqu’au jour où j’ai surpris maman en larmes sur le canapé, dans les bras de papa. En me voyant, elle m’a serré tout contre elle, très fort, un peu trop fort. Elle m’a embrassé les joues, les yeux, le front et m’a serré encore et encore. Papa a dû voir qu’elle me faisait un peu mal parce qu’il la prise par les épaules et a ramené son visage contre son torse. Elle pleurait encore plus fort, ça se voyait parce que son corps avait de violents soubresauts, secoué par un séisme intérieur qu’elle ne contrôlait pas du tout.

Je suis allé me servir une grenadine parce qu’il y a des moments dans la vie où une grenadine s’impose. Un courrier de l’hôpital reposait sur la table de la cuisine. C’était des résultats d’analyses adressés par le docteur Delouis. Il y a toujours des gens comme ça, qui ont le nom qui sied à leur profession. Le médecin employait des mots compliqués qui se gravèrent pourtant dans mon cerveau comme les clés d’un mystère à résoudre. Il évoquait des facteurs cliniques et audiométriques qui, selon lui, permettaient de conclure à une surdité brusque idiopathique.
Voilà, du haut de mes huit ans, la conclusion s’imposait : je n’étais plus un héros, j’étais un idiot.

Après ce jour, je n’ai jamais plus été le même enfant. Je me repliais sur moi-même, évitais les autres, rejetais ceux que j’aimais pour leur épargner ma compagnie et pire que tout, je refusais même l’histoire du soir, au détriment des effluves orangés des tendres câlins maternels. La lecture ne pourrait jamais remplacer la voix de maman.

Aujourd’hui, bien des années ont passé, je suis un vieux monsieur à présent. J’ai appris à vivre avec ma surdité idiopathique, c’est-à-dire sans origine avérée, en traversant moult péripéties et bravant bien des obstacles. J’ai appris à lire sur les lèvres, à parler sans entendre ma voix, à ressentir mon environnement. Je me suis réconcilié avec les livres en découvrant le plaisir de lire et celui d’écrire, par l’évasion des mots, les délices de l’imagination. J’ai partagé cet amour avec mon entourage et mes proches. Enfin, plus important que tout, j’ai appris à aimer ma vie et mon silence. Ainsi je l’écris noir sur blanc, car cela doit être lu et dit haut et fort : je le sais maintenant, grâce aux histoires folles de mon enfance, l’ensemble des épreuves que j’ai surmontées atteste indéniablement que je suis un héros.

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