Le Traversier, Revue Littéraire
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Apprenti Séraphin

Texte proposé par Alain Lafaurie

Cette éducation militaire commence à me peser. « Je ne veux voir qu’une seule aile », hurle notre sergent instructeur quand, alignés en colonne, on s’exerce à la parade. Jamais satisfait, le sergent et jamais enroué, avec ça. Je ne sais pas, il aurait pu avoir une extinction de voix, ça nous aurait fait des vacances.
La parade, c’est un passage obligé pour tous les apprentis séraphins. Pour perpétuer notre légende, nous nous devons de précéder Dieu dans son envol. À mon humble avis, seul le résultat final compte. Un tableau équilibré, où chacun à sa place désignée tient correctement le stationnaire, suspendu au dessus de Sa Tête dans une posture extatique. Notre sergent, pour y parvenir, nous contraint à des évolutions compliquées et tout à fait inutiles quand on songe qu’on va terminer dans une pose complètement figée.
Décollage en ligne, battements d’ailes coordonnés, formation en V, passage à basse altitude, renversement, tonneaux barriqués, éclatement, vrille, formation en diamant, tout juste s’il ne nous demande pas d’émettre un panache bleu – blanc – rouge ! Le pire, c’est qu’il s’attribue le rôle de Dieu. Évidemment, ça nous déstabilise. Dans notre emploi du temps, ces évolutions sont dénommées la patrouille céleste. Comme il trouve toujours quelque chose à redire, notre sergent nous affuble d’une série de noms d’oiseaux : Bande de canards boiteux ! Troupeau d’émeus cacochymes ! Bernaches malhabiles ! Et j’en passe...Avec lui, mieux vaut faire aile basse, sinon on a le droit à un tour gratuit.
De toutes les matières, je préfère les leçons de stratégie. Le Maître Sitael est un excellent professeur. Il n’aime rien tant que nous plonger dans des études de cas. Le dernier sur lequel nous avons planché est celui de la « Grande Bouffe ». À ce stade, il faut que je vous éclaire un petit peu. Sous la haute direction de l’archange Metairon, les anges Séraphins, entre autres missions, sont chargés de lutter contre les sept péchés capitaux. Sitael est le pourfendeur de la Gourmandise. Son pire ennemi est Belzébuth. Ce dernier utilise toutes les tentations pour plonger l’humanité dans la goinfrerie. Vous comprenez mieux désormais pourquoi l’étude du film « La Grande Bouffe » est devenue un cas d’école. Marcello Mastroiani était l’invité d’honneur de ce débat. Sitael avait les ailes longues mais il n’a pas pu obtenir la présence du réalisateur Marco Ferreri, présentement empêché. Un doux euphémisme, avais-je songé, pour dire qu’il était retenu en enfer. Suite à la projection, un concert de réprobations s’était élevé dans nos rangs, provoquant une belle envolée de plumes. Une fois le calme revenu, Sitael avait passé la parole au distingué Marcello. Un brin provocateur, l’acteur nous avait avoué avoir vécu ce rôle comme une délicieuse gourmandise ! Pressé par le Maître de mieux définir le concept, il avait longuement discouru sur cette sorte de suicide collectif consistant à s’auto-détruire par l’excès de chair, au double sens du mot. Marcello après avoir répondu à nos questions, pour certaines assez vives, fut raccompagné sous un tonnerre de claquements d’ailes. Il faut dire que sa gentillesse, son humour et pour tout dire son humanité nous avaient séduits.
Tout ange a sa pierre. La nôtre est la sardoine. C’est une pierre rouge et jaune. Comme nous l’avons appris de Maître Gabriel, notre éminent minéralogiste, elle occupe la première position de la première rangée du pectoral d’Aaron. Elle a les couleurs du sang et de l’or qui symbolisent le sang du Christ et la justice divine.
Ce jour là, Maître Gabriel avait décidé que le temps était venu de passer aux travaux pratiques. Notre mission serait de collecter de la sardoine en France. Inutile de dire qu’à la perspective de cette évasion des bancs de l’école, nous étions aux anges... puis un peu moins lorsque nous sûmes que notre sergent instructeur serait notre chaperon pour cette expédition.
Il ne faillit pas à sa réputation en aboyant ses ordres sur notre base de départ : « Tenue de camouflage de rigueur, formation en rang serré et je ne veux pas voir une aile qui dépasse ! ». In petto, je me disais que notre tenue de camouflage, obligatoire pour nos incursions terrestres, ne serviraient pas à grand chose si notre sergent se dévoilait en hurlant de la sorte.
En piqué sur le Mont Ventoux, nous arrondissons notre vol à la verticale des Dentelles de Montmirail. Ce paysage minéral me remplit d’aise. Tout baigne, notre chaperon leader est pour une fois silencieux et notre long entraînement à la patrouille fait de nous une escadrille école. À hauteur de Salon de Provence, je me laisse un instant distraire par des objets volants non identifiés qui alternent des figures acrobatiques que n’auraient pas renié notre sergent instructeur. Comme à l’exercice, nous rasons le Gardon d’Uzès et passons sous une arche du Pont du Gard en route vers l’Ardèche où Maître Gabriel avait situé un gisement de sardoine.

Jour d’effervescence dans le petite bourgade ardéchoise de Peyrebeille, le maire marie sa fille Cécile. Fille d’édile donc mais, aux dires des villageois, une mocheté que seule sa dot avait rendue attractive au ci-devant Claude Poigneux, employé de la scierie. Après l’église, le banquet se tient dans un pré. Non loin des tables à tréteaux, trois moutons achèvent de griller. Le Pic Saint Loup, un crû local ensoleillé coule à flots dans les gosiers asséchés. Le maire se lève et s’apprête à tenir le discours d’usage en la circonstance.

Sur la route de la sardoine, notre sergent leader aurait-il perdu la boussole ? Toujours est-il qu’il ressent le besoin de nous entraîner dans un rase-mottes au niveau d’une petite localité. Comme lui, nous déchiffrons le panneau Peyrebeille. En queue de formation, je me fais piéger par la ressource verticale qui suit et accroche la girouette du clocher, un hibou aux yeux menaçants. Ma tenue de camouflage n’a pas résisté, elle pend lamentablement à mes pattes. J’ai beau mouliner des ailes, ce bout de torchon augmente la traînée et je vois mes congénères séraphins disparaître au loin. Un atterrissage d’urgence s’impose, peut-être dans ce pré où inexplicablement une foule est rassemblée.

La péroraison du maire n’empêche pas ses concitoyens attablés de tenir des apartés bruyants tant ses discours sont habituellement bavards et convenus. Un peu décontenancé par ce brouhaha, l’élu hausse la voix : « et j’ai le plaisir de vous annoncer qu’en guise de dot je donne à ma fille l’Auberge Rouge ». L’Auberge Rouge, chacun ici a encore en mémoire l’affaire criminelle dont elle été le théâtre en 1830. Les tenanciers, les époux Martin, avaient assassiné et détroussé une cinquantaine de leurs clients. Aussi, ces deux mots prononcés par le maire, chargés de maléfice, clouent le bec de l’assistance.

Tant bien que mal, je survole la noce dont les participants se sont soudain figés.

« Un ange passe » déclare une convive peu avare de ces dictons qui font le charme de ces contrées reculées.

« Un ange passe », je suis repéré. Vite fait, j’atterris derrière un bosquet de lentisques et rajuste ma tenue de camouflage. Un instant découragé, je me lamente sur mon sort. Me voilà au milieu de nulle part, abandonné par les miens. Quitter la formation et se faire dévoiler par des terriens, une double faute professionnelle que le sergent instructeur ne me pardonnera jamais.

Là-bas dans le pré, la noce a repris de plus belle comme si cet intermède n’avait jamais existé. On festoie, on fait bombance. Une bonne étude de cas pour Maître Sitael, le pourfendeur de la Gourmandise, mais ils ont l’air tellement joyeux.
Une demoiselle d’honneur, une môme aux cheveux blonds, a laissé échapper son ballon et s’approche de ma cache pour le récupérer. Ce qu’elle est mignonne avec sa robe bleue à volants brodés et son regard de biche aux longs cils, un vrai petit ange.
En la voyant si pure et innocente, je me dis que s’il advient qu’on me punisse d’être un Séraphin défroqué, je pourrai devenir son ange gardien.

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