Le Traversier, Revue Littéraire
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Amalia

Texte proposé par Roland Goeller

Amalia donne un petit coup sur le fond du paquet de cigarettes puis songe, c’est déjà la troisième. Elle prend un magazine sur la table. Une fois par semaine, elle en fait provision au bureau de tabac, ses lectures d’après-midi, quand Sarah est à l’école. Mais à peine a-t-elle parcouru deux paragraphes qu’elle s’approche de la fenêtre. En contrebas, des enfants jouent sur la petite aire de jeux, leurs cris atténués par le double vitrage. Le portable entonne les premières mesures de Grease. Elle reconnaît le numéro et se dit « encore ».
"Elle-même, répond-elle. Oui, je vais bien".
C’est monsieur Reynolds. Monsieur et madame Reynolds prennent de ses nouvelles régulièrement mais, la plupart du temps, c’est monsieur qui se charge d’appeler. Elle sent une pointe d’inquiétude dans la voix. "Ne vous inquiétez-pas, tout va bien".
Le docteur Steinmetz dit que c’est une attitude normale, elle ne doit pas s’en formaliser. Elle ne s’en formalise pas du reste et monsieur Reynolds est un homme bien élevé. Il semble pourtant ne pas la croire. Il y a autre chose. Il hésite. " Le docteur Steinmetz ne vous a pas vue à la dernière consultation et ... ".
Oui, bien sûr ! Le docteur en aura informé les Reynolds. Amalia explique alors le plus calmement du monde que c’était à cause de Sarah. "En rentrant de l’école, Sarah a fait une chute, oh pas grand-chose, elle est turbulente, il a fallu la montrer, quelques points de suture, non, trois fois rien, vous savez comme sont les enfants".
Monsieur Reynolds ne dit rien, elle l’entend réprimer un soupir et se dit, zut je suis une idiote. Le silence s’étire en point d’orgue. Monsieur Reynolds finit par suggérer qu’elle pourrait consulter aujourd’hui encore, quand elle le voudrait, il lui suffit d’appeler. Elle comprend qu’il souhaite qu’elle consulte et acquiesce. " Très bien, je le ferai, mais ne vous inquiétez pas, tout va bien".
La croit-il ? Il la croira lorsque le docteur Steinmetz confirmera. "À bientôt monsieur Reynolds, conclut-elle en raccrochant".
En s’adressant à lui, elle dit toujours « monsieur Reynolds ». Elle ne connaît pas son prénom. Elle l’a entendu prononcer une fois mais ne s’en rappelle plus. Peu après, elle compose le numéro du cabinet médical, quoique pour elle tout aille bien, les choses se déroulent même mieux que pour Sarah, mais elle se rendra à la consultation, cela rassurera complètement monsieur Reynolds, et puis, c’est écrit dans le contrat.
Les rendez-vous chez le docteur Steinmetz passent relativement inaperçus, mais impossible de dissimuler plus longtemps le ventre qui s’arrondit. Amalia connaît de près ou de loin toutes les locataires de l’immeuble. Certaines ont un petit sourire de connivence, quoi de plus normal qu’une grossesse, c’est un enfant de plus à fêter. En montant l’escalier, madame Sanchez offre même de la soulager d’une partie de ses provisions. Elle veut avoir quelques détails sur une situation qui n’a rien de mystérieux et à propos de laquelle, Amalia s’en rend compte chaque jour un peu plus, il parait suspect de prendre tant de précautions. Pour Sarah, Amalia l’avait dit beaucoup plus tôt et les voisines étaient venues régulièrement prendre de ses nouvelles. " Et le bébé, vous savez si c’est un garçon ou une fille ?
- Mon bébé, répète Amalia comme face à une incongruité.
Elle en a les larmes aux yeux. Tout le monde fait comme si ce n’était pas son bébé, à commencer par les Reynolds et le docteur Steinmetz. A leurs yeux, elle est un sac à provisions dans lequel le bébé a été déposé, en attendant sa destination finale.
- Quel âge Sarah aura-t-elle ?
- Presque 4 ans, elle est née en septembre, le bébé naîtra en juin…
- Et vous avez déjà choisi les prénoms ? Tenez, vous voici arrivée, voulez-vous que je dépose les affaires quelque part ?
Madame Sanchez est serviable mais envahissante. Si elle la laisse entrer, elle s’installera et la bombardera de questions. Amalia prend congé, referme la porte et pose les sacs sur la table. Elle remet à plus tard leur rangement et se laisse tomber sur une chaise, essoufflée. Les trois étages sans ascenseur commencent à peser. En proie à un sentiment indicible, elle ne bouge pas de sa chaise jusqu’au retour de Sarah. Les prénoms ? Pour Sarah, Tony et elle avaient très vite choisi, mais pour le bébé ! Sarah rentre enfin. Amalia l’entend claquer la porte et jeter son cartable, quoique chaque jour elle lui dise de le poser, les affaires de l’école, c’est important.
- J’ai faim maman !
- Va jouer cinq minutes, je ne suis pas prête.
- Mais j’ai faim !
Sarah devient agressive, le docteur Steinmetz a dit que c’est une réaction normale, les enfants sentent ce genre de choses. Amalia préfère ne pas y penser. Elle se lève, débarrasse et prépare rapidement un peu de riz, des escalopes panées et un laitage. "C’est prêt, Sarah, à table.
- Maman, pourquoi le bébé ne restera pas avec nous ?
La question la remplit d’effroi. Elle laisse échapper la cuiller qui tinte sur le carrelage.
- Qui t’a parlé du bébé, Sarah ?
- C’est Louisa, sa maman a dit que le bébé ne restera pas avec nous. Pourquoi ? Il est malade ? 
Amalia est certaine de ne pas en avoir parlé à la mère de Louisa. À qui alors ? À moins que ne ce fût Tony. Il a pu en parler autour de lui, peut-être pressé de questions lui aussi parce que, avec l’argent du bébé, ils ont remboursé certaines dettes, ils ont même changé de voiture. Mais aussi est-il possible de faire comme si ce n’était pas un bébé comme un autre ? Aux premières consultations de sélection, Amalia ne comprenait pas qu’on lui posât tant de questions. Le docteur Steinmetz voulait savoir depuis combien de temps ils habitent dans leur quartier et s’ils envisagent d’y rester, après. Amalia répondit, oui, bien sûr, pourquoi partirions-nous ? Mais le docteur la considéra avec attention : "Ce n’est pas tout à fait un bébé comme un autre, on en rediscutera."
Même monsieur Reynolds s’inquiète parfois à propos de toutes ces questions et dispositions. Il avait envisagé qu’elle passe la fin de sa grossesse, la partie visible, ailleurs, en un lieu de vacances, elle serait revenue après. Il avait proposé que Sarah et Tony l’accompagnent, mais Amalia avait dit qu’elle préférait rester, c’est là où elle se sentait le mieux. Le docteur et monsieur Reynolds avaient acquiescé, pourquoi pas, les mentalités évoluent, les gens ne sont plus comme il y a cinquante ans.
- Alors, c’est vrai, maman ?
- Mange, Sarah, on en parlera une autre fois.
- Louisa a dit que j’aurai un petit frère…
- On ne parle pas en mangeant, Sarah !
Chez le docteur Steinmetz, Amalia attend rarement plus de cinq minutes. Le docteur est un homme âgé, de grande stature, à qui ses lunettes à montures écaille donnent un air savant et débonnaire. Ses gestes sont précis et mesurés, jamais une parole plus haute que l’autre. À la moindre difficulté, le docteur recule d’un pas et se gratte le menton. Lorsque vient son tour de consultation, la secrétaire fait un grand sourire. Amalia n’est pas une patiente comme les autres, elle est la première de ce genre chez le docteur."Je crois que mon bébé va bien, répond-elle".
Elle insiste sur le pronom possessif, mon bébé, mais le docteur la reprend aussitôt, comme si elle ne savait pas : "Votre bébé, hum ! "
Mais n’est-ce pas aussi un peu son bébé à elle ? La dépossession commence dans les mots et, justement, elle lutte contre cela. Elle explique qu’elle a un petit problème avec Sarah qui commence à poser des questions. Ah, s’étonne le docteur.
- Elle sait, pour le bébé, impossible de savoir comment la nouvelle s’est propagée.
- Il est difficile de garder un secret comme celui-là.
Pour Sarah, il suggère de lui parler, mais cela semble à Amalia au-dessus de ses forces. "Dites la vérité, avec des mots très simples, par exemple, madame Reynolds ne peut pas avoir d’enfant, alors elle a demandé à une autre maman de porter son bébé à sa place. Amalia se gratte le menton à son tour. L’important, poursuit le docteur, c’est de couper court à la rumeur, dire ce qu’il se passe, Sarah s’en fera une raison.
- On n’a pas pensé à tout ça, avant, objecte Amalia.
- Oui, c’est une situation particulière, mais qui de nos jours se présente de plus en plus souvent… À présent laissez-moi vous examiner !.
L’examen est positif, Amalia jouit d’une santé remarquable, sans quoi elle n’aurait jamais été sélectionnée. Elle avait dû se soumettre à une série de tests invraisemblables. L’échographie confirme que c’est un garçon. Le docteur atteste que la croissance du bébé est normale et remet à Amalia un certificat destiné aux Reynolds, le contrat prévoit un versement à la fin du cinquième mois. Le docteur ajoute que les Reynolds ont des idées de prénom, ils aimeraient lui en parler. Amalia lui jette un regard absolument atterré.
Les Reynolds viennent en visite presque toutes les deux semaines. De cela aussi le docteur Steinmetz ne veut pas qu’elle se formalise. Les Reynolds habitent une grande maison sur les hauteurs de Bouliac, avec un parc boisé. "L’enfant y sera heureux", avait dit monsieur Reynolds lors de la première visite. Amalia en revanche habite une tour rénovée de Lormont, un appartement modeste mais bien tenu. Tony a été préparateur d’outillage dans l’ancienne usine Ford de Blanquefort. Depuis l’arrêt de la fabrication des boîtes automatiques, il ne sait plus sur quel pied danser, les gens n’achètent plus ce genre de voitures. Le repreneur a présenté un projet de panneaux photovoltaïques mais ne garderait pas la totalité du personnel. Les choses traînent en longueur. Monsieur Reynolds quant à lui dirige une filiale de BTP et connaît du monde, il a promis de s’occuper du cas de Tony. "Le docteur Steinmetz nous a fait part de bonnes nouvelles, Amalia".
Les Reynolds l’appellent Amalia. Cette familiarité lui pèse mais aussi comment ne pas la comprendre. Elle a préparé quelques toasts et les présente. Les Reynolds la regardent d’une façon qui la met mal à l’aise.
- Dites-nous comment se passe la grossesse, veut savoir madame Reynolds.
- Mon Dieu… 
Dans son corps, il se passe des choses dont elle n’a pas forcément envie de parler, d’autant plus…, mais la curiosité de Mme Reynolds est la plus forte.
- Est-ce que vous le sentez bouger ?
- Oui, de plus en plus, concède Amalia, parfois il m’empêche de dormir.
Madame Reynolds :
- Vous avez de la chance, dit-elle, je ne connaîtrai jamais cela.
Amalia lui propose de reprendre un toast.
- Mon mari est très content que ce soit un garçon, il en a toujours rêvé.
Monsieur Reynolds la regarde avec une intensité inhabituelle et Amalia se dit que le bébé appartient à cet homme sans qu’elle ne lui ait jamais appartenu. Puis elle porte les mains à son ventre et réprime une grimace. Le bébé bouge de plus en plus, le bébé des Reynolds. Elle se lève et fait trois pas.
- Qu’avez-vous, s’inquiète madame Reynolds.
Le bébé des Reynolds est aussi son bébé, à elle, Amalia. Il est dans son ventre, il la réveille la nuit, il la fait manger des choses invraisemblables, il génère une fatigue dans ses reins et parfois lui procure quelques instants de béatitude. C’est son bébé avant tout, peu importe comment et par quelle alchimie du docteur Steinmetz il est entré dans son ventre. Elle retourne s’asseoir.
- Ce n’est rien, dit-elle, ce n’est rien.
Madame Reynolds ne peut pas comprendre et Amalia n’a pas envie d’expliquer, elle doit s’occuper de Sarah, c’est déjà beaucoup.
Je crois que je suis un peu fatiguée, avoue-t-elle.
Les Reynolds partent peu après et Amalia se dit que, pendant quatre mois encore, elle aurait le bébé pour elle, pour elle toute seule, et non pas comme un colis qu’elle devra remettre à des gens qu’elle ne connaît pas vraiment, qui en feront Dieu sait quoi, dans cette grande maison où il est destiné au bonheur.
- On ne va pas donner le bébé, n’est-ce pas maman ?
- Sarah, on en a déjà parlé.
Amalia en veut à sa fille de remettre à tout bout de champ la question sur le tapis.
- Mais maman, Louisa aussi aura un petit frère et sa maman, elle, ne le donne pas.
- Samedi, on ira acheter une grande poupée, Sarah.
- Je ne veux pas de grande poupée, je veux le bébé, tu n’as le droit de le donner, tu n’as pas le droit de le donner.
- Bon Sarah, ça suffit.
Le bébé donne des coups de pied, il réagit à la voix de Sarah.
- Ça lui passera, dit Tony, dans quatre mois elle n’y pensera plus.
Lui aussi n’y penserait plus. En réalité, Tony ne pense qu’à une chose, récupérer son ventre à elle, pour son propre plaisir. Amalia lui dit qu’elle ne peut pas, à cause du bébé, mais ce n’était pas vrai, elle ne peut pas à cause des Reynolds, qui sont là sans être là, à qui appartient ce bébé qu’elle est en train de fabriquer et qui est aussi le sien mais pas celui de Tony, si elle avait pensé à tout cela avant !
Amalia se lève, sort sur le balcon et allume une cigarette. Tony s’en étonne. Elle ne donne aucune explication, expire une longue volute de fumée et s’efforce de faire le vide dans sa tête. Tony insiste :
Amalia, dans le contrat il est dit que tu ne fumerais pas de cigarette.
Elle se mord les lèvres. Elle dit à Tony qu’elle ne sait plus si tout cela était une bonne idée.
- Qu’est-ce que tu racontes, dans quatre mois c’est terminé.
- Non, Tony, je crois que dans quatre mois, ça commence vraiment
Elle sort et laisse Tony à son innocente stupeur. Dans la cage d’escalier, elle croise madame Sanchez. Depuis quelques temps celle-ci s’adresse à elle en des termes d’une intolérable condescendance. « Je vais faire quelques pas avec mon bébé « dit-elle. Et elle prend la résolution de téléphoner aux Reynolds dès le lendemain.

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