Le Traversier, Revue Littéraire
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Naufrage

Texte proposé par Anne Lurois

Jules m’inquiète. Il est prostré, assis sur une caisse, les mains crispées sur les oreilles. Il ne se protège pas des pleurs ni du feu qui crépite en nous bien après la fin des assauts, il ne se défend plus de la guerre mais de ses voix intérieures qui hurlent dans la tempête et le submergent.
Une pâle lumière suinte dans la tranchée, Jules lève la tête. Nos yeux se parlent dans le silence. Le vrai silence, nous ne savons plus l’entendre. Un sanglot étouffé, un râle de souffrance, l’adieu à un frère nous martèlent incessamment les tympans. Quand ce n’est pas le fracas des balles sur les os. Le rugissement des obus déchirant la terre et les hommes.
Jules m’inquiète. Depuis la lettre de sa mère lui annonçant la naissance de ses filles, il ne parle pour ainsi dire plus. « Louise n’a pas écrit, elle doit être si fatiguée avec deux nourrissons » se contente-t-il de marmonner lorsque l’un de nous l’interroge.
La succion de la boue sous nos pas lui arrache toujours le même rictus, sa bouche tète l’air comme un nouveau-né. Et son regard se noie. Je l’ai entendu cette nuit fredonner une berceuse et l’ai vu se lever d’un bond, jeune père affolé par le cri de son tout petit. Il est resté là un moment, hagard, scrutant les hommes à ses côtés. J’ai deviné les larmes sur ses joues. Des larmes d’enfant qu’il ne pouvait sécher.
Il s’est laissé tomber à mes côtés et son murmure a imprégné ma nuit. Il m’a raconté la ferme, là-bas. Sa femme, son fils. Il m’a parlé de ses petites, de son envie de respirer leur peau, leur vie. Il m’a expliqué les voix qui le hantent, l’appellent, l’exhortent à les rejoindre. Il m’a parlé du chant de ses vivants au milieu de nos morts. Il m’a dit son envie de partir. Fuir.
Dans notre abri précaire, l’illusoire trêve nocturne nous offre un moment de paix et nous ramène chez nous. Jules parle des complaintes qui résonnent en lui et ranime par ses mots ma mémoire. Les paroles de ma mère, les rires de ma sœur, le chant des vendangeurs éclaboussant la terre d’un sang festif réveillent ma solitude. Dans la nuit de la Marne, mon soleil du Médoc me réchauffe les os, l’océan au loin chuchote dans ma tête, sa mélopée me submerge, son souffle me fouette le visage, j’en ai le goût du sel sur mes lèvres mordues pour retenir mon cri.
Jules s’est tu. Apaisé, il dort la tête posée sur mon épaule.
Je le repousse, me lève, m’éloigne du poste de garde. Un désir pressant donne de l’assurance à mon pas malgré l’obscurité. Personne pour me retenir. Je m’enfonce dans le boyau, enjambe les débris, et les corps de mes camarades. Un chant me guide, lumineux, envoûtant. Mes voix m’appellent : « René, René… ». Mon nom déchire l’obscurité pour me précipiter dans la lumière. Comme un insecte, je m’élance aveuglément.
***
Le froid me sort de ma torpeur. J’ai dû m’assoupir sur l’épaule de René. Lui parler m’a libéré. Je cherche. Il n’est plus à mes côtés. Le flot de mes mots l’aura lassé, il est allé dormir. Le jour se lève sur un matin gris. Je me sens mieux.
Des ombres viennent à moi. Un corps échoue à mes pieds. Un seul mot : déserteur.
Le regard noyé de René m’emporte aussi sûrement qu’une lame de fond dans un tourbillon d’angoisse. Il a rejoint son océan, suivi le chant de ses sirènes.

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