Le Traversier, Revue Littéraire
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Musique, rhum et poulets cubains

Texte proposé par Arlette Millard

Il y a quelques années, je passais le mois de février à Cuba avec un ami canadien de Montréal. Nous nous retrouvions à Baracoa. Nous y avions fait connaissance d’une petite formation de musiciens avec lesquels nous allions déjeuner à la campagne dans une ferme couverte de palmes, ce qui plaisait aux musiciens à cause de l’excellente sonorité de ce genre de toiture.
On avait rendez-vous le matin de bonne heure sur le Malecon où nous attendait une très vieille camionnette russe. Dès la sortie de la ville, après avoir dépassé les inscriptions murales nous invitant à la révolution permanente, mon ami faisait l’achat de trois ou quatre bouteilles de rhum agricole, celui que boivent les gens du pays, une boisson explosive qui, dès la première gorgée allume comme une torche les gosiers étrangers mais coule comme une eau bienfaisante dans les gorges cubaines. Les bouteilles, accueillies avec enthousiasme, circulaient de bouche en bouche dès les premiers kilomètres et les effets s’en faisaient très vite sentir : l’atmosphère devenait survoltée et le niveau sonore des conversations accompagnées des pétarades du vieux moteur qu’alimentait le pire pétrole Vénézuélien parvenait aux oreilles des fermiers bien avant notre arrivée.
Les musiciens s’installaient sous le toit de palmes. Ils étaient cinq ou six, le vieux Pecho qui jouait de la contrebasse, venait de se remarier avec une jeunesse qui avait bien vingt-cinq ans de moins que lui. Ectorio et Vladimir (prénommé en hommage à Lénine) étaient les deux guitaristes ; Fernando, un colosse, maniait les maracas avec délicatesse tandis qu’Ernesto, un petit aux yeux doux se montrait le virtuose du bongo, deux tambours solidaires. Il avait une jolie voix et improvisait des chansons très drôles que me traduisait mon ami. Le « son cubain », cette musique née à Santiago pouvait avoir des accents mélancoliques comme des rythmes endiablés : on ne pouvait pas ne pas se mettre à danser jusqu’à l’arrivée de la fermière qui réclamait notre aide pour le déjeuner. Nous étions nombreux ; il fallait au moins attraper deux des poulets qui vagabondaient tranquillement autour de la ferme.
Nous nous divisions en deux équipes : les rabatteurs qui poussaient devant eux les poulets affolés et ceux qui, couchés ou accroupis derrière un buisson, devaient les attraper. Rien n’est plus véloce qu’un poulet cubain qui a passé son temps à éviter les mille dangers d’une vie aventureuse. Les hurlements des rabatteurs arrivaient à peine à couvrir les caquètements de Castafiore de la volaille paniquée. Les marathoniens emplumés zigzaguaient de droite à gauche et de gauche à droite. Allaient-ils nous échapper ? Nous avions une faim de loup. A ce moment-là, mon ami se révélait le Bolivar des campagnes aviaires, ordonnant une marche enveloppante qui se révélait efficace car deux volatiles furent enfin capturés, sacrifiés, plumés par mes soins et ceux de la fermière et mis à la casserole.
La musique reprenait, entrecoupée de pauses rafraîchissantes arrosées de « cuba libre » qui, chacun le sait, est composé de rhum, de Coca-Cola et de jus de citron vert. Deux heures plus tard, nous nous mettions à table ; les poulets, nourris à la pulpe de noix de coco donnaient à la sauce une saveur délicieuse mais vous pouvez bien supposer qu’un poulet cubain, le plus libre et le plus vagabond de tous les poulets, avait acquis des muscles d’acier qui tenaient à l’os comme une patelle sur un rocher et qu’il résistait encore même sous la molaire caribéenne.
Après une dernière tournée, le soleil commençait à chauffer rudement. Chacun se cherchait une place à l’ombre des manguiers pour une sieste nécessaire tandis que les miettes tombée de notre table faisaient le bonheur des survivants de l’offensive poulaillère.

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