Le Traversier, Revue Littéraire
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Le scotch, le zinc et le godet

Texte proposé par Alain Lafaurie

Le geste, mille fois éprouvé, semble parfait.
Le début de trajectoire s’inscrit dans la ligne idéale.
Dans le saloon, on entend voler les mouches.

Le godet de scotch surfe sur le zinc.
Son destinataire, sombrero bas sur le front, moustache tombante, une balafre barrant sa commissure, la botte éperonnée en appui sur la tringle en cuivre, le poncho dégagé côté colt, guette l’erreur.

Bill l’a rempli à ras bord. Sur le coup de l’accélération, la surface libre se déforme mais le jeu de la capillarité maintient le liquide ambré dans son contenant. Équilibre subtil autant que fragile.

Sur ses rails, le godet vacille.
Se froncent les sourcils, se dilatent les pupilles.
Arrivera-t-il en gare ?
Dehors, un coyote hurle comme pour contrarier le mouvement.
La danseuse esquisse un pas de côté.
À la table de jeu, une main levée se fige, porteuse d’un atout maître.
Bill, s’il le pouvait, s’épongerait les tempes avec son torchon sale.

Pourtant, le lancer de godets, c’est sa spécialité. Il peut les propulser en rafales à une bordée d’assoiffés. Sa figure favorite c’est l’alternée, un coup à droite, l’autre sur la gauche et à courir. On vient le voir officier de très loin. Sa mise en scène est rodée. Plusieurs moulinets avec la boutanche, comme on le ferait avec un colt. Quand il dégaine, la rasade est calculée au millimètre avec un demi-tour du poignet pour conclure. Pour la glissade, le secret c’est une surface parfaitement polie, une patinoire qu’il entretient avec un soin de maniaque.

Oui mais aujourd’hui, il avait eu un mauvais pressentiment. Quand le Balafré s’était approché du comptoir, ses clients l’avaient déserté, comme s’ils devinaient l’orage. La polka du pianiste s’était tue.
L’air était poisseux, Bill en suait des aisselles.
Un geste du doigt sur le sombrero, plus qu’une commande, un ordre indiscutable.
Alors pas de moulinet, l’ambiance ne se prêtait pas à la démonstration. Plutôt à la sobriété...
De ses mains moites, Bill avait empoigné la bouteille l’inclinant à quarante-cinq degrés, quarante-six peut-être...Le goulot tremblant avait heurté le rebord du godet émettant un « cling » sinistre comme le début d’un glas dans un silence de cathédrale.
Du coin de l’œil, Bill perçoit sa cicatrice qui se plisse dans un rictus de désapprobation .
Alors, oui, sa pichenette de lancer n’avait pas eu son assurance habituelle.

Sur une flaque, le godet dérape.
Manquait le coup de torchon.
Le pianiste décampe, oubliant son chapeau melon.
La danseuse défaille dévoilant ses jupons.

Bill vit la scène au ralenti. La même impression que lorsqu’il avait monté un cheval sauvage qui l’avait rapidement désarçonné. Il s’était vu passer devant l’encolure en décrivant un salto qui lui avait paru durer une éternité. Le godet décrirait-il la même figure ?

Le godet tangente le bord du comptoir et, comme pris de remords, sous l’effet d’un lift miraculeux, s’en éloigne et vient s’immobiliser devant le Balafré dont la cicatrice se lisse de satisfaction.
À la table de jeu, la main abat enfin l’atout maître.

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