Le Traversier, Revue Littéraire
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Complicités

Texte proposé par Marie-France Leclercq

Prix de vente : 18 euros
Editions du Banc D’Arguin ou auprès : mfrance.leclercq@gmail.com

Extrait de la nouvelle
Couleurs locales
figurant dans le recueil Complicités

A l’entrée du village dont nous apercevions déjà les huttes coiffées de paille, « mon Noir » a sauté du camion en marche, Karl a donné un coup de frein brusque pour l’éviter. J’avais encore mon Zeiss Ikon vissé sur l’œil quand il s’est jeté sur ma portière pour m’arracher des mains, à travers ma vitre entrouverte, l’objet de son courroux ou peut-être de sa convoitise, je ne sais pas bien... Puis il a disparu en proférant ce qui ressemblait à des injures.
Encerclant notre R4, des bras d’hommes et de femmes se sont levés, noirs, inquiétants, et un silence lourd, étouffant, s’est abattu dans l’habitacle de la voiture, troublé seulement par les battements accélérés que je suis seule à percevoir dans mon cœur et dans mes tympans : mon tam-tam intérieur m’avertit d’un danger dont j’ignore encore l’étendue. Nous voici dans de beaux draps !
Tout cela, c’est de ma faute, je me suis conduite comme ces touristes affamés d’exotisme qui parcourent le Tiers-Monde en matant la misère avec un zoom optique à la place des pupilles. J’ai sûrement manqué de tact ! Nous sommes pris en otage par un groupe d’indigènes excités, je me suis fait confisquer mon joujou comme une gamine prise en flagrant délit de bêtise avec ledit joujou. Il n’y a pas de quoi être fière.

Nous roulions depuis trois bonnes heures, quelques nuages épars, gris, légèrement boulochés, donnaient vie à un ciel jusque-là sans relief et laissaient présager une averse.
Je prenais des photos saturées des couleurs du Cameroun. J’étais bien !
Le vert, omniprésent, étalait ses richesses avec ostentation, il s’exposait recto verso sur des feuilles gigantesques, on le voyait jaillir en gerbes végétales, exhiber sans pudeur ses précieuses variétés. Il régnait en maître absolu sur la canopée de la forêt tropicale... Plus loin, moins vif, plus modeste, il se glissait dans les broussailles, il frissonnait avec les herbes de la savane. Ou encore, juvénile, timide et rougissant, il espérait la main gourmande qui le cueillerait sur le manguier.
Dans cette caisse de tôle bleue qui nous sert de Bunker, la chaleur est insupportable. Je me tasse sur mon siège, je transpire. Derrière les vitres refermées, je me fais l’effet d’une mangue trop mûre : je me demande, non sans malaise, à quelle sauce on va me manger.
Depuis le début de notre voyage, le rouge nous escortait : il rampait sur les sols, se mêlait aux poussières de la piste et des rues des villages traversés. Dans des parpaings d’argile qui séchaient au soleil, il attendait l’heure de grimper aux murs. Il s’empourprait parfois au contact des femmes dont il parait les robes et les mouchoirs d’étoffe enroulés et noués gracieusement sur leurs têtes... Il enflammait les flamboyants, les hibiscus, toutes ces fleurs tropicales dont j’ignorais les noms. Il côtoyait les marécages jusqu’à s’y perdre, il émergeait ensuite, tendrement délavé, dans le plumage des flamants roses.
Vermillon et sanguin, il irrigue à présent mon visage et mon cou, il couperose mes pommettes sous l’effet d’une honte indicible. Je ne le vois pas mais il est là, je le reconnais à cette brûlure diffuse. J’ai le sentiment d’être ridicule, je ne devrais pas rougir, c’est bête...
Sous leurs regards qui brûlent ma peau à travers le pare-brise, je me sens rétrécir comme un pull de grosse laine qu’on aurait immergé dans une eau trop chaude.
Tout cela c’est de ma faute ….. (à suivre)

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