Le Traversier, Revue Littéraire
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Premier prix : Estelle Vendrame pour "Biographie d’un stylo"

Texte proposé par Estelle Vendrame

Je suis un stylo.

D’accord, je sais, c’est un début d’histoire assez terne. Cela n’est pas drôle d’être un stylo, me diriez-vous d’un ton compatissant. Mais avez-vous déjà imaginé la vie d’un stylo ?
La mienne en tout cas est passionnante. Il faut vous dire que j’ai eu la chance de vivre une histoire d’amour parfaite avec ma maîtresse. Eh oui, j’ai appartenu corps et âme à une superbe femme.

Tout a commencé un jour où elle avait une lettre d’amour à écrire. Elle a pris une feuille, puis son regard s’est posé sur le pot où je me tenais avec d’autres stylos et m’a choisi Moi, petit stylo ordinaire. Ses mains se sont posées sur Moi et elle a commencé à écrire. J’ai tout donné pour qu’elle remarque à quel point j’étais un beau stylo. Je me suis appliqué à écrire les mots « mon amour » sans faire de bavure, à tracer des « Je t’aime » parfaits, à dessiner de beaux petits cœurs. Je suis tombé éperdument amoureux. Au fur et à mesure des jours et des lettres qu’elle écrivait, j’ai bien vu que cet amour était réciproque. Je suis resté sourd aux moqueries des autres stylos qui s’évertuaient à me faire comprendre que ces lettres ne m’étaient pas destinées. J’avais bien remarqué, Moi, que c’était toujours Moi qu’elle choisissait pour écrire. Et pourquoi écrirait-elle des « Je t’aime » avec mon corps si cela ne m’était pas destiné ?

Ensuite, nous avons eu une phase de communion spirituelle intense. Tous les soirs, elle prenait un journal et elle y écrivait sa journée, ses peines, ses angoisses, ses joies. J’étais devenu son confident, je souriais quand elle était heureuse, je pleurais toute l’encre de mon corps quand elle était triste. Dans la journée, je l’attendais. Je ne vivais que pour ces instants bénis le soir, où elle se confiait par l’intermédiaire de l’écriture.

C’est d’ailleurs lors d’un de ces tête-à-tête intimes, que j’ai eu le grand plaisir de connaître l’érotisme… Un jour où elle avait moins d’inspiration que d’habitude, elle m’a pris dans sa bouche et a commencé à me mordiller. Et quand sa langue a commencé à me suçoter et à s’enrouler autour de moi, j’ai senti mon encre ne faire qu’un tour dans ma cartouche. Quel plaisir, mes amis, quel plaisiiiir ! Et chaque soir, dorénavant, je ne vivais plus que dans l’attente de ces moments intimes.

Notre relation, par la suite, s’est encore plus approfondie. Elle m’a emmené avec elle et j’ai pu la suivre, vivre dans son quotidien, connaître les gens qu’elle côtoyait. Je l’accompagnais partout en me rendant utile : je notais ses rendez-vous dans son agenda, je signais avec elle des papiers importants, des engagements… Notre relation était solide, faite pour durer éternellement… du moins, je le croyais…

Mais un jour, un jour maudit dans son agenda, j’ai vu apparaître un iPad dans son sac à main. Savez-vous ce qu’est un iPad ? Tout d’abord, cela ne paie pas de mine ; et pour les mines, croyez-moi, un stylo en connaît tout un rayon ! Un iPad est donc un outil dit « hautement technologique » qui a plusieurs fonctions.
Vous voulez des exemples ?
Qui maintenant prend les rendez-vous de ma maîtresse ? L’iPad !
Qui recueille les confidences de ma maîtresse ? L’iPad.
Figurez-vous qu’il a même une configuration Écriture : elle touche l’écran avec son doigt et les lettres se forment. Elle ne signe même plus ses chèques : elle fait des transferts bancaires en touchant l’écran de ses doigts sensuels et manucurés.
Et le stylo dans cette histoire ? Eh bien le stylo ne sert plus à rien. Pendant que « Mâdâme » pianote, tapote et tripote, je suis délaissé, abandonné, rejeté…

Ma déchéance s’est accentuée de jour en jour. D’abord abandonné sur le coin de son bureau, j’ai voulu la rejoindre par désespoir. J’ai mis toute mon énergie à rouler vers elle, mais un geste impatient de sa part pour me chasser m’a fait tomber encore plus bas.
Par chance, lors de ma chute, j’ai réussi à me glisser dans son sac à main. Je me suis dit que cette proximité lui rappellerait nos moments merveilleux d’échange. Elle finirait bien par me remettre la main dessus. Mais non, rien de tout cela n’est arrivé. Je gisais péniblement au fond de ce sac. Comble de malchance, un vieux bonbon ayant eu un sort aussi malheureux que moi a voulu être mon compagnon d’infortune. J’ai essayé tant que faire se peut de l’éviter. Je glissais d’un côté, puis de l’autre. Mais ce qui devait arriver arriva : ce bonbon réussit à se coller à moi et me rendre tout aussi collant que lui. Je n’eus alors plus aucun espoir. Comment voulez-vous qu’elle m’aime collant et abîmé comme je l’étais ?
Longtemps, je restais dans cette position, me rappelant les bons souvenirs d’antan, les moments complices que nous avons vécu. N’ayant goût à rien, ne voulant plus faire de projets, ne voulant plus faire couler d’encre, ne plus écrire notre histoire…
Jusqu’au jour où une petite voix pointue s’infiltra dans mon silence.
Dis, Maman, c’est quoi ce stylo dans ton sac ?
Je sentis une petite main poisseuse me prendre, Moi, le pauvre stylo collant abandonné. Et moi qui croyais mon existence terminée, je commençais à reprendre goût à la vie. Ma nouvelle petite maîtresse m’a élu entre tous :
Tu sens bon le bonbon, me chuchota–t-elle. Je vais t’emmener avec moi à l’école. Je m’appelle Marie.
Et ma vie a pris un nouveau tournant. Finies les lettres d’amour, finies les confidences, finis les moments érotiques, finis les engagements.
Pour l’instant, je passe mes journées à apprendre l’alphabet avec ma petite maîtresse. Mais ne croyez pas que je ne fais que ça ! Je fais également des dessins, j’écoute ma petite Marie rire avec ses amies. Je passe du bon temps. Mes prochaines années sont assurées, Marie a besoin de moi.

Mais ne viendra-t-il pas un jour où elle voudra elle aussi un iPad ?

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