Le soleil de Noël
Je descends la colline de Fontvielle, mon sac de farine sur le dos. Aujourd’hui c’est un grand jour et mon fardeau me paraît plus léger que d’habitude. Le soleil lui, ne se doute de rien, et à mesure que je descends, il se lève de derrière le moulin, comme tous les jours.
Arrivé au bord de la truffière, j’aperçois Marius, lou cassaïre [Kassaïré] avec son épagneul. Il parle pas beaucoup Marius mais, c’est un brave type. Il se promène toujours avec son fusil. Je soupçonne même qu’il dort avec ! Il a pris des perdreaux et il descend les offrir à Augustine. Mais avant, il les a attachés à sa ceinture pour que tout le village les voie. Il faut dire qu’il est fier Marius. Toujours bien mis, avec sa veste en cuir marron aux deux mille poches, toujours bien propre et le col de la chemise blanche qui dépasse. Il a aussi un beau chapeau avec une plume de faisan sur le côté. Les filles l’aiment bien Marius. Je crois qu’Augustine aussi… L’uniforme de chasseur et puis, le mystère de son silence, je crois que c’est ça qui leur plaît.
Moi, je suis qu’un meunier. Avec mon bonnet rouge et mon gilet bleu, mon ventre qui tombe au-dessus de ma taillole et mon pantalon toujours blanc de farine, c’est sûr qu’elles me trouvent moins à leur goût.
Et puis, je parle trop.
Mais peu importe.
Moi, j’en veux qu’une de fille et elle, ça la dégoûte pas la farine.
Je la rencontre parfois au moulin, ou sur le chemin du village, mais toujours, dans ses gestes, je vois de l’affection, peut-être même de l’amour ?
Quand elle est là, j’oublie le poids de mon sac et la farine qui me gratte les yeux.
Mais pour l’instant, je dois attendre. Elle arrivera vite mais, quand même, je me languis.
De l’autre côté du chemin, il y a Paul. Le ravi. Il lève ses bras au ciel comme d’habitude et il contemple les étoiles dorées, même en plein soleil.
Certains l’appellent « l’idiot du village ». J’ai même vu des petits couillons, lui lancer des pierres une veille de Noël.
Peuchère !
Allez, c’est vrai qu’il est peut-être pas le plus malin mais, Paul, c’est pas un imbécile. Il est pas bête et méchant, comme certains, ceux qui se croient mieux que les autres là-bas, sur la place du village.
Il est gentil Paul. Par chez nous, on dit qu’il est « bien brave », mais je crois qu’il est plus que ça…
Son sourire est toujours honnête et bien large, comme ça.
Il est juste heureux d’être là, debout, tout seul, sur sa restanque, à l’ombre du vieil olivier. Il est ravi, les bras tendus, il semble vouloir accueillir tout ce qui pourrait tomber du ciel, quitte à le prendre sur la tête.
C’est celui qui, à la Noël, accueille la naissance du petit Jésus avec le plus de joie.
De temps en temps je lui parle, il me répond pas toujours, mais il sourit, je sens qu’il est content de me voir. Il est trop absorbé par ses contemplations, à attendre le Messie, alors il reste là, les bras tendus, heureux de prendre la vie comme elle vient.
En contrebas, au pied de la restanque, aujourd’hui, il y a Augustine, la douce, la belle.
Augustine, c’est la lavandière.
La pauvre petite… Elle est penchée du matin au soir sur sa planche à laver.
Une fois au bord de la rivière d’argent, la fois suivante au lavoir du village, sa belle chevelure noire lui coule dans le dos et une mèche cache sa figure toujours penchée au-dessus de l’eau. Quand elle la soulève, on aperçoit ses yeux noirs avec des cils très longs. Et si elle tourne son regard vers vous, c’est comme prendre une chevrotine de Marius en plein cœur. Elle est si belle Augustine, que tout le monde meurt d’amour pour elle.
Paul, le ravi, lui, il s’en fout. Il s’est même pas penché de sa restanque pour mieux la voir, comme les garçons du village qui viennent en cachette, voler un coup d’œil à son corsage. Paul, ça l’intéresse pas les filles, la famille, l’argent… Il trouve son bonheur dans d’autres choses, celles qu’on voit pas, celle qu’on touche pas, les yeux levés au ciel.
Marius lui, comme tous les autres, il est fou d’Augustine. C’est pour ça qu’il lui offre toutes ses prises, qu’il se met à genoux à côté d’elle et qu’il baisse son chapeau si bas. Moi, je la trouve belle Augustine, ça c’est vrai, mais, j’ai un amour caché. Un amour encore plus inaccessible que celui de notre belle lavandière.
Moi, je me réserve pour Manon. Manon… et ses mains fines et douces. Manon c’est notre déesse à tous, notre bienfaitrice. Sans elle nous n’existerions pas. Nous serions toujours dans la nuit noire, enchaînés à notre propre vie. Quand elle est là, tout s’éclaire. Quand elle me touche, j’ai le vertige. Quand elle me regarde, je tremble.
Ses yeux sont tellement beaux.
Quand elle me parle, toujours en silence, je sens que j’ai toute son attention et qu’elle me donnera tout ce qu’il y a de meilleur.
Quand elle choisit pour moi une place où je me sentirai bien, c’est comme une promesse, un engagement pour la vie. Elle me dit : « Marcel, je veux ton bonheur ».
Aujourd’hui, c’est la veille de Noël et Manon a ouvert la boîte. Elle a déroulé le papier journal et le soleil m’a frappé en pleine figure. Avec une grande douceur, elle m’a pris entre ses mains et elle m’a posé sur la mousse de la colline de Fontvieille. Une mousse douce et fraîche, celle ramassée dans le sous-bois de pins.
Mon corps d’argile m’a empêché une nouvelle fois de lui rendre sa caresse, ma bouche peinte ne m’a pas permis de lui parler, mais je l’ai aimée de tout mon regard et j’ai lu dans le sien toute ma valeur.
Je suis le meunier de la crèche et peut-être que l’année prochaine, le jour de Noël, le soleil fera enfin fondre mon émail de santon et me donnera la parole pour dire à Manon combien je l’aime.